Qu’est-ce que la richesse d’une nation ? Est-ce la quantité de monnaie qu’elle détient ? Les talents dont ses ressortissants sont dotés ? La beauté de ses paysages et la qualité de son air et de son sol ? La capacité de ses citoyens à vivre ensemble en paix ? La quantité de biens produite ? A ces questions essentielles, ce sont principalement les économistes qui ont apporté des réponses, tout au long du 18ème et du 19ème siècle. Posant la question de savoir en quoi consiste la richesse, à la suite d’Adam Smith, Malthus oppose en 1820 deux positions extrêmes : il y a, dit-il, ceux qui pensent que la richesse est « tout ce que l’homme désire comme lui pouvant être utile et agréable » et ceux qui n’admettent d’autre richesse que celle qui vient du produit net de la terre pour finir par trancher : la richesse c’est l’ensemble des biens matériels produits. Plus d’un siècle après, la comptabilité nationale reprendra cette idée que la richesse d’une nation est principalement représentée par la quantité des biens et services produits, marchands seulement dans un premier temps puis également non marchands ensuite. Nous avons accepté sans la discuter cette convention et, de fait, la transformation d’une décision technique en nouvelle norme sociale : la richesse d’un pays, c’est la grosseur de son PIB; sa vitalité se mesure au taux de croissance de celui-ci, en négligeant le fait que cette représentation fait l’impasse sur l’évolution des différents patrimoines utilisés au cours des opérations de production : patrimoine naturel, mais aussi « patrimoine » de santé et de cohésion sociale dont les transformations (en plus ou en moins) ne sont marquées nulle part et en tout cas rarement défalquées de la valeur ajoutée ou imputées à la production de celle-ci. Or la condition de l’inscription dans le temps d’une société – plutôt que de sa « durabilité » - est peut-être une importante production de biens et services mais aussi une planète habitable et une cohésion sociale solide. Et le PIB ne dit rien de celle-ci, puisqu’il n’est pas affecté par les inégalités dans la production ou la consommation des biens,  qu’il laisse de côté des temps et des activités essentielles au bien-être individuel et social et qu’il néglige ce qu’il advient des « fonds » sur lesquels nous puisons. Si au contraire, nous pensons qu’une société riche est avant toute chose une société dont la cohésion sociale sera suffisamment forte pour résister aux chocs externes et internes de toute nature et dont le patrimoine naturel n’est pas dégradé, alors, au moins autant que le PIB, devront être scrutés les évolutions d’indicateurs complémentaires mettant en évidence la manière dont les principaux droits, biens premiers et biens collectifs sont répartis et assurés.

 

 

D. Méda, auteur notamment de Qu’est-ce que la richesse ? Aubier, 1999 réédité en partie sous le titre Au-delà du PIB. Pour une autre mesure de la richesse, Champs Essais, 2008