Les sociétés qui ne se veulent pas modernes, et qui donc ne sont pas en principe ouvertes au changement des mœurs voulu par des citoyens libres, ont l’avantage de pouvoir imposer nettement et indiscutablement à leurs membres ce qui mérite le respect, ceux qui le méritent, à quel degré et sous quelles formes.

En revanche, pauvres de nous, la disparition des normes imposées d’autorité par la seule tradition remet constamment le respect en question.

Mai 68 a été l’un des temps forts de cette « contestation » culturelle.

Le respect n’étant plus ce qu’il était, il faut sans cesse repenser et reconquérir ce sentiment essentiel aux rapports civilisés entre les gens en général et spécialement entre les générations.

Selon Kant, le respect est le seul sentiment qui soit de nature morale, et qu’on doive imposer. On ne peut pas imposer le sentiment d’amour envers son prochain, son ennemi, mais on peut exiger du respect envers toute personne humaine.

Le respect est le sentiment qui sert à protéger ce qui est reconnu comme vulnérable et précieux, d’une atteinte à son intégrité physique ou morale.

L’invention du monothéisme (« Dieu fit l’homme à son image ») a servi à imposer le principe du respect inconditionnel de la dignité de toute personne humaine, y compris de ceux qui ne respectent pas la dignité des autres humains, y compris même de ceux qui méritent notre plus grand mépris et un châtiment pour leurs défauts et leurs vices.

Kant est cohérent quand il défend en même temps l’obligation du respect envers la dignité humaine des criminels (dignité qu’on n’a jamais le droit d’humilier) et le droit pour la société de leur appliquer la peine de mort pour les crimes dont ils sont responsables.

En dehors et en dessous de cet impératif inconditionnel de ne jamais traiter un être humain comme s’il ne l’était pas, comme s’il était un objet ou un animal, chaque culture, chaque société et chaque époque fixe ce qu’elle estime digne de respect et dans quelles formes.

Vis-à-vis des personnes, ce peut être l’âge, la compétence, la responsabilité, la fonction, les services rendus, etc..

La notion de respect s’impose-t-elle au-delà des humains ?

Faut-il respecter l’animal, le vivant, la nature ?

Une société, dit Aristote, se constitue autour de valeurs communes.

Il lui faut donc bien décréter ce qui a de la valeur en son sein, et sous quelle forme cette valeur doit être reconnue et préservée.

Autant le respect de la dignité et des droits élémentaires de la personne humaine est un impératif universel, autant chaque société, y compris une République laïque, choisit les valeurs et les formes qu’elle veut voir respectées.

 

André Senik