Quand vous construisez un blog entier uniquement pour dire "vive les sociétés modernes" j'ai comme l'impression que vous vous trompez d'objet, d'époque et de formulation, et que vous avez pris du retard, comme si vous en étiez restés aux années 50-70.

Vous dîtes bien qu'il s'agit de défendre ces sociétés, pas seulement la modernité politique et ses principes. Pourtant vous oubliez les contradictions des sociétés industrialisées et démocratiques, où les deux processus, d'industrialisation et de démocratisation,  qui ont longtemps paru solidaires, semblent désormais se contredire et s'opposer. Le capitalisme requérant des travailleurs libres et le libre marché, semblaient avoir pour condition la démocratie et la liberté. Ce n'est plus le cas : voir la Chine. Et là où existe une démocratie politique,  instituée par un Etat, comme dans les sociétés occidentales, les inégalités croissantes détruisent la société  démocratique ancienne. Par exemple,  aux Etats-Unis, 46 millions de pauvres dénués  de droits citoyens -ont abandonné leur droit de vote- coexistent sans rien partager de semblable avec les 1% de cette société, qui possède 60% de sa richesse.  Un des signes de cette destruction d'une communauté démocratique est la xénophobie, galopante en Europe, suscitée par les partis populistes  d'extrême-droite et de la droite classique (voirla France). Tous les citoyens ne sont plus égaux quand le minimum de droits sociaux n'est plus assuré à 1/3 des membres de la société, qui de la sorte ne sont plus des semblables partageant une même  communauté sociale, un même monde. Le contrat social est rompu : non seulement les inégalités classiques et inévitables, de revenu et de patrimoine, s'accroissent considérablement,  et entraînent les sociétés vers un retour au XIX° siècle, mais d'autres apparaissent qui tiennent à l'âge,  aux statuts au travail (précaires...) à la géographie, au lieu d'habitat et au logement, qui se traduisent à l'école (l'école française la plus inégalitaire qui soit). [1]

 

Au point que cette communauté d'égaux fondée par les révolutions modernes, l'américaine autant que la française, et qui est le propre d' une société démocratique est à refonder et à réinventer.

 

Des sociétés où les injustices et les inégalités non seulement de fortune mais de statut, se creusent toujours plus, dans des proportions telles que, comme l'on sait et comme l'a dit Rousseau[2], elles menacent les libertés et la république, voilà  ce qui menace aujourd'hui la démocratie.  

 

 Vous oubliez que la démocratie n'est pas seulement une forme politique instituée -vote, représentation, parlement... garantissant l'égalité de tous devant la loi-, mais une forme de société, comme l'a analysé Tocqueville. Des sociétés où "l'égalité des conditions" selon son expression est la condition de la démocratie : tous sont semblables.  Cette  égalité repose sur le fait que parmi les droits, il est des droits sociaux qui vont se construire au XX° siècle,  garantis par l'Etat-providence, parallèlement aux droits de l'homme universels et en découlant  : accès à l'enseignement, à la santé, au travail et un revenu minimal. Vous laissez de côté et vous oubliez les impasses et la violence de son système économique sous l'effet du néo-libéralisme triomphant depuis la fin de la guerre froide et la chute du mur de Berlin. Ce dont témoigne pourtant une succession de crises, qui elles aussi vont s'accélérant et s'approfondissant jusqu'à mettre le système en péril par les menaces de régression catastrophique qui pèsent sur les peuples qui en seront les victimes et devront payer, la dette, et les éventuelles faillites.



Pierre Rosanvallon parle de contre-révolution en matière d'inégalités depuis les années 80.

La tendance à l'égalité qui n'avait cessé de se poursuivre, du début du siècle aux années 70, par la voie de l'impôt principalement, [3] s'est inversée ensuite, et aujourd'hui les sociétés modernes connaissent des inégalités aussi  grandes qu'au début du siècle, en prenant en compte les moyennes de revenus, mais bien plus grandes si l'on prend en compte la fraction des 1% de la population -ou bien plus encore des 0,01%- qui détient la majorité des richesses produites dans un pays [4].




Impression que vous vous trompez d'époque et que vous avez quelque retard. Ce que vous dîtes vaut pour les 30 années d'après-guerre, dites 30 glorieuses : fin de la guerre et de ses horreurs, le fascisme et le nazisme vaincus (à quel prix !) , la paix, durable, sur notre contient du mois, les guerres sont désormais coloniales ; le développement économique spectaculaire grâce aux moyens techniques permettant une augmentation de la productivité ; une relative répartition des richesses, faisant partie de la modernisation du pays et une augmentation des biens matériels ; un Etat social supportant la santé, l'éducation en continuels progrès ; une constante élévation du niveau de vie et d'instruction ; le keynesianisme, la consommation de masse ; un capitalisme social en somme.


Oui, cette génération d'après guerre peut se réjouir d'avoir connu tous les bonheurs et d'avoir eu toutes les chances, la paix, durable -du jamais vu en Europe- l'absence de chômage et un enrichissement continu les catégories supérieures entraînant vers le haut les catégories inférieures, grâce à : l'Etat social, une école assurant la formation, la culture et la promotion des meilleurs, une idée de justice et d'égalité, malgré tout, permettant une certaine répartition des richesses nationales (keyneisianisme oblige), les profits du capital sont partiellement redistribués à cette époque où les inégalités diminuent régulièrement jusqu'au pic des années 70 . Une génération gâtée comme il n'y en eu jamais dans l'histoire : absence de guerre et enrichissement continu, progrès matériels et dans l'instruction de sorte que toutes les générations suivantes paraissaient devoir connaître une condition meilleure que celle de leurs parents.


Vous avez juste oublié le tournant néo-libéral de l'économie pris il y a environ 30 ans, depuis lesquels toutes ces tendances se sont complètement inversées. La productivité augmentant comme jamais [ 5 ] ; la répartition de ces richesses considérables ne se fait plus. Inégalité, chômage et pauvreté n'ont cessé d'augmenter dans des proportions insupportables et inquiétantes , chez les jeunes encore plus que dans les autres catégories de la population  -50% des jeunes sont touchés- [6]  entraînant son lot de délinquance, inévitable, de violence, de misère et de votes extrême-droite. Regardez les chiffres : 10% de la population mondiale possède 85% des richesses ; et au sein de ces 10% ce sont environ 1% qui possèdent l'essentiel des richesses des plus riches, accumulées ces 30 dernières années.


Les écarts se sont considérablement accrus dans les pays démocratiques, menaçant la démocratie.
Dans les autres pays, il y faut de sévères dictatures pour faire tenir ensemble des sociétés traversées par de violents contrastes et des richesses scandaleuses côtoyant une immense pauvreté pour tous.

D'où les explosions dans les pays arabes, dites "révolutions" -c'est à voir- et non dénuées de dangers cependant.


En France tandis que 1% possède l'essentiel de ces richesses et au sein de ce 1%, ce sont 0,1% qui tiennent la plus grande part et à qui de nouveaux avantages fiscaux sont toujours davantage accordés, les pauvres et précaires ne cessent d'augmenter. [ 7 ]



Comment peut-on faire l'apologie d'une telle forme de société en train de sombrer sous ses inégalités quand le lien social se défait et que la démocratie politique est en régression ? Comment crier victoire quand une société qui se réveille de son bonheur passé, voit son système économique en pleine impasse, le capitalisme actuel étant soumis au capital financier et son système financier emballé et aspiré dans une spirale de crises et de faillites ? Comment se féliciter de ce que son système économique soit de plus en plus tyrannique ce qui ôte tout sens et toute réalité à l'idée même de politique : les citoyens impuissants, les dirigeants impuissants -pour l'Europe en tout cas, spectacle inquiétant- que son Etat social soit sur le déclin et que les liens sociaux progressivement détruits par de telles inégalités ?  De nouvelles générations de pauvres existent, ignorées, aux périphéries des villes, dans un autre monde, une nouvelle société, qui produit de jeunes barbares, inéduqués et abrutis voir le sinistre "gang des barbares" et Fofana , purs produits de cette misère. Parmi eux, la moitié des membres du gang étaient des petits Français de souche convertis à l'islam , tous dans une misère intellectuelle et morale et un état d'abrutissement et de bêtise que produit cette société : voir le livre de Morgan Sportes "tout tout de suite"  et son interview où il le présente comme révélateur d'un état de la société.

L'école, la justice, la santé, la police : tous les services publics et sociaux du vieil Etat social keynésien, ont été détruits de l'intérieur, par les règles imposant une logique purement gestionnaire de rentabilité et de "culture du résultat" qui leur ont été imposées, brisant la liberté d'initiative des sujets suivant une logique de contrôle toujours plus grande, laissant le moins d'autonomie possible aux individus qui y travaillent, une logique sécuritaire omni-présente qui se manifeste par ex. dans le fait que sont conférées à la police les prérogatives des médecins (lois sur la psychiatrie). De sorte que les candidats à ces professions diminuent, les nouveaux nommés désertent et démissionnent ou en rêvent, ceux qui ont quelque ancienneté ou des conditions leur permettant de prendre leur retraite anticipée, la prennent, et tous rêvent de s'en aller (mais où ?) dans le secteur de la santé, et même à l'Education nationale : du jamais vu . Les profs avec tous leurs "privilèges" de vacances et temps libre, ne sont plus vus comme appartenant à un métier attractif.  Malaise dans la culture.



Le niveau des élèves baisse [voyez aussi les statistiques, les études PISA], le niveau de la qualité des soins dans les hôpitaux diminue de manière inquiétante, des policiers "craquent" soumis à cette "obligation de résultat" avec des critères xénophobes, les magistrats dénoncent leurs conditions de travail, inadmissibles, qui les forcent à traiter les dossiers à la chaîne etc.


Dans le secteur privé ce n'est guère mieux. Les gens n'en peuvent plus. Les conditions de travail deviennent exécrables, absurdes ou infernales, ou tout cela conjugué (voir les suicides dans les entreprises suite à la "rationalisation du travail").


Bref,  après 30 années de progrès continus dans les domaines non seulement économiques et techniques, mais aussi politiques, sociaux, culturels, les 30 années suivantes ont suivi une courbe inverse, sauf pour l'augmentation des richesses, seules en progrès, mais confisquées par une infime minorité. La répartition des profits ne se fait plus. Des inégalités de statuts apparaissent. A nouveau on a affaire à des privilèges éhontés et une misère de masse de populations qui coexistent sans n'avoir plus rien de commun que leur nationalité. Et cela dans des conditions où les impasses techniques sont apparues -voir le secteur des énergies, pétrole en particulier, ce que son exploitation suppose , voir l'état du monde arabe et les dangers de guerre, d'islamisme, de terrorisme dans lesquels les dictatures arabes diverses ont plongés leurs pays, voir les problèmes écologiques inquiétants, effets de l'exploitation illimitée de la terre et le recours à des techniques elles aussi en progression illimitée, et fauteurs de destruction désormais.


La technique elle aussi, de salvatrice dans l'imaginaire social, est apparue chargée d'une force destructrice incontrôlée.
L'idée de progrès en a pris un coup.


Les seuls domaines en progrès, -mais au simple sens de "en extension" et "gain de puissance"- depuis ces 30 années de néo-libéralisme où tout s'est emballé, sont les domaines de la technique et celui du capital financier et spéculatif, devenu si puissant qu'il s'agit de savoir s'il ne peut pas mettre à terre des Etats, voire l'Europe, dans la pire des hypothèses.


Les générations d'après-guerre, dont vous faîtes partie, peuvent en effet se féliciter de leur chance, et s'auto-congratuler entre soi : progrès salarial et des statuts professionnels , partage des profits, règles financières permettant de protéger leur patrimoine acquis, l'ensemble cadré par un Etat social assurant protection et justice et une fiscalité correctrice des plus grandes disparités, tout cela qui  justifiait cet optimisme et cette croyance au progrès qui vous fait dire "vive les sociétés modernes". Mais c'est fini. Elles sont dernière nous les belles années où prospérité et liberté semblaient rimer.

Pensez-vous aux générations suivantes et au monde qui leur est laissé ?  Et pensez vous aussi à quels enfants laisserons-nous ce monde ?  Question que pose Morgan Sportès dans son livre.


Aux générations suivantes furent réservés la plus grande flexibilité des emplois et des vies, la plus forte proportion de chômage, la précarité, la pauvreté, les emplois déqualifiés par rapport au études faîtes surtout pour les héros de la culture (ceux qui ont fait des études de Lettres et sciences humaines) ... et la dette.


S'il s'agit pour vous de dire que la politique moderne, telle qu'elle a été pensée par Spinoza, Montesquieu, Rousseau et d'autres afin de renouer avec l'idée de République et de citoyenneté, est une grande idée, fondatrice de l'Etat moderne préférable aux systèmes politiques d'ancien régime et aux sociétés de privilèges, oui évidemment.

Mais cette idée est acquise en Europe depuis le XX° siècle, en tant qu' idée politique.
C'est là enfoncer une porte déjà largement ouverte.

En revanche, pour les sociétés de privilèges, nous sommes en plein dedans et vous avez oublié que les sociétés démocratiques étaient des sociétés fondées sur le principe d'égalité, où non seulement les lois sont les mêmes pour tous, les institutions assurent que chacun a une voix lors du vote et aucune voix ne vaut plus qu'une autre, mais aussi une égalité de condition.

Ce qu'a apporté la Révolution française, qui est à refaire, sinon nos sociétés vont s'enfoncer dans un pourrissement où les liens sociaux seront complètement défaits, la violence permanente et la barbarie au coin de la rue.

Pour éviter cette déliquescence, y compris politique car tous les populismes les plus xénophobes guettent, une nouvelle révolution est à faire, au nom de la vie et de la liberté, pour éviter l'esclavage moderne et la mort de nos sociétés démocratiques, qui redonne vie à la démocratie au sein de la société, au niveau du travail, de la culture, du quotidien, qui restaure le principe d'égalité détruit par le capitalisme de ces 30 dernières années et reconstruise un monde commun.



C'est pourquoi on peut se demander si vanter ces sociétés dans leur état actuel relève de l'inconscience, au moment où les principes sur lesquels elles reposent se défont.

 

Thierry Margaux, professeur de philosophie.

 

 



Notes :

 

[1] voir de Rosanvallon avec un collectif de chercheurs de multiples disciplines  « Le nouvel âge des inégalités » 1998  ; et sur l'Ecole les derniers travaux de Baudelot ; pour la tendance sous Sarkozy, une analyse d'un sociologue, Pierre Merle

 

 [2]  Egalité et non égalitarisme, mais l'égalité est la condition d'une démocratie . Cf Contrat Social

 

- «   Si l’on recherche en quoi consiste précisément le plus grand bien de tous, qui doit être la fin de tout système de législation, on trouvera qu’il se réduit à ces deux objets principaux, la liberté et l’égalité. La liberté, parce que toute dépendance particulière est autant de force ôtée au corps de l’État ; l’égalité, parce que la liberté ne peut subsister sans elle. »

 

- Egalité, ce qui ne veut pas dire identité «  à l'égard de l'égalité il ne faut pas entendre que les degrés de puissance et de richesse soient absolument les mêmes, mais que, quant à la puissance, elle soit au-dessous de la violence, et ne s'exerce jamais qu'en vertu du rang et des lois, et quant à la richesse que nul citoyen ne soit assez opulent pour pouvoir en acheter un autre, et nul assez pauvre pour être contraint de se vendre »  : limitation des inégalités et non suppression de celles-ci, impossible car dénuée de sens mais « c'est précisément parce que la force des choses tend toujours à détruire l'égalité, que la force de la législation doit toujours tendre à la maintenir ».  Sans cette égalité maintenue, soit l' inégalité limitée et réglée par des lois,  par une bonne législation, la démocratie est impossible et la tyrannie guette.

 

Du contrat social

 

[3] la taxation des + hauts revenus se montait à 65% dans les années 70-80, aujourd'hui elle est ramenée à 40%

 

[4] dans les années 70 les grands responsables du management conseillaient de ne pas outrepasser un écart des salaires de 1 à 20, aujourd'hui il est de 1 à 400 dans les entreprises du CAC 40.

 

[ 5 ] : environ 200% ces 10 dernières années, multipliée par 10 en 30 ans .

 

 [6] : 50% des jeunes sont dans la pauvreté, au chômage ou dans la précarité.

 

[ 7 ] le « paquet fiscal » de Sarkozy et les diverses mesures fiscales prises depuis 10 ans,  coûtent 30 milliards d'euros par an  à l'Etat ; la récente réforme de l'ISF, qui bénéficie essentiellement à ces mêmes à,1%, coûte 5  milliards annuels à l'Etat ; au moment où l'on parle de réduire la dette , cette politique est totalement irresponsable.




Quelques documents à l'appui :

* sur l'école et la culture, une littérature abonde, parmi laquelle
- de Pierre Jourde, un article : "université manuel de destruction culturelle" , lisible sur internet (http://bibliobs.nouvelobs.com/essais/20090109.BIB2771/manuel-de-destruction-culturelle-chapitre-1-l-universite.html)
- un ouvrage "La destruction du savoir en temps de paix" d'un Collectif ed. Mille et une nuits
- outre le classique ouvrage de référence « De l'Ecole » de Jean-Claude Milner, récemment réédité chez Verdier, cf présentation .

 

* sur la misère de cette société et sur l'homme moderne

Les "Essais" de Philippe Muray
son site : http://www.philippe-muray.com/extraits-philippe-muray.php


* Sur la question des inégalités , de Pierre Rosanvallon, son dernier ouvrage «la Société des égaux»,

et les travaux de Thomas Piketty, et alii qui ont montré que la fiscalité est régressive pour la tranche des 0,01% les plus riches, qui de plus cumulent à eux seuls l'essentiel des avantages fiscaux (TEPA  et nouvelle loi sur l'ISF)  ex. L. Bettencourt imposée à 20% sur ses revenus d'un montant de 280 millions annuel, tandis que le contribuable qui bénéficie d'un niveau de vie net annuel de 20 000 €  est imposé à 40 %  ; référence Cour des Comptes.