Les citoyens sont souverains sur des questions qui engagent leurs vies mais qui supposent parfois des compétences qu’ils ne peuvent pas avoir.

Ils ont donc le pouvoir de choisir ce qu’ils veulent, ce qu’ils jugent préférable, mais pas en toute connaissance de cause.

L’écart peut être plus ou moins réduit, mais il est une donnée structurelle, car la compétence suppose la spécialisation. Il n’y a plus de savants encyclopédistes, ni de sages ou de philosophes aptes à gouverner la Cité. .

Tout va bien pour la démocratie quand d’une part les compétents sont identifiés (par une communauté scientifique qui évalue et reconnaît la compétence de ses membres), ce qui discrédite les démagogues et les faussaires aux yeux des électeurs rationnels, et quand d’autre part, les gens compétents parviennent aux mêmes conclusions et propositions.

Mais les choix qui engagent l’avenir font rarement l’objet d’un consensus d’experts (qui est plus facile à obtenir sur la base d’une expérimentation).

Il faut donc bien faire confiance, entre les compétents, au camp qui emporte notre conviction.

C’est ici qu’intervient le pouvoir de l’argumentation, dont l’art s’appelle la rhétorique. Sa force ne vient pas forcément de sa véracité.

Cet art de la conviction se distingue de la recherche de la vérité et peut s’y opposer pour plusieurs raisons, que Platon a exposées avec force dans Gorgias, sous-titré de la rhétorique.

Qu’est-ce qui oppose selon Platon l’art politique de la conviction à la  recherche de la vérité et du vrai bien ?

L’argumentation doit convaincre des individus, elle est un discours qui se règle inévitablement sur ceux à qui l’on s’adresse et dont il faut gagner l’adhésion, quitte à se soumettre à leur subjectivité, à leurs illusions, à leurs passions. C’est que font l’avocat, le candidat aux élections, le commercial, le communiquant. La valeur de leur argumentation se mesure au nombre de voix obtenues.

La recherche du vrai est un discours qui cherche l’essence interne des choses, sans tenir compte des opinions. Elle ne dépend pas d’un vote majoritaire. Elle s’en tient exclusivement à la raison abstraite. Est tenu pour vrai ce qui convainc rationnellement l’interlocuteur rationnel qui accepte de s’en tenir aux règles de la démonstration et de la confrontation rationnelles. La valeur universelle des énoncés mathématiques en est l’illustration la plus claire, mais aussi les résultats de la science des temps modernes qui n’existait pas à l’époque de Platon. 

L’opposition établie par Platon dans Gorgias entre  le règne de l’opinion subjective et celui de la vérité objective le conduit à la condamnation de la démocratie, dans laquelle il dénonce le règne des incompétences et des passions.

Ni Platon, ni son adversaire Gorgias, penseur, professeur et technicien de la rhétorique, ne distinguent ce qui relève légitimement d’un savoir objectif (la médecine par exemple) et ce qui relève légitimement de l’opinion subjective (la gastronomie par exemple). Gorgias soumet tout à l’opinion publique, Platon voudrait que nous suivions en tout point ce qui est objectivement notre bien, et non ce que nous préférons.  

Si l’on suit Platon, la liberté de choix des individus doit donc être sacrifiée à leur bien, c’est-à-dire en fait à l’autorité de ceux qui savent, et de ceux qui se comportent d’une façon totalement rationnelle, les philosophes.

Je crois que nous sommes sortis, grâce à Aristote, de cette alternative étouffante. Il existe des domaines dans lesquels notre opinion n’a rien à dire, et d’autres où elle seule doit choisir ce qui nous semble préférable, quitte à être éclairés par les experts, mais sans être dépossédés du choix.

Nous sommes définitivement dans cette situation en ce qui concerne nos choix politiques. La démocratie ne vise  pas le règne du bien, mais celui de la libre volonté.

Nous choisissons ce qui nous paraît préférable, à court et à long terme. Après avoir entendu en débattre les gens compétents, et à condition de savoir distinguer ce qui nous convainc à cause de l’habileté rhétorique et à cause de la véracité du propos, nous accordons notre consentement éclairé à l’une des propositions qui ont été exposées et critiquées.

Si ce choix suppose un degré de responsabilité, de maturité et de sérénité qui excède celui des citoyens, le dernier mot peut être laissé à leurs élus ou à des assemblées de sages.

Il nous faut donc faire notre deuil d’une souveraineté directe et immédiate, sans laisser à d’autres le soin de décider de notre avenir.

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André Sénik