Certains principes juridiques d’action ne sont pas toujours appréciés à leur juste valeur. Par exemple celui par lequel nous estimons que même les (pires) criminels possèdent un certain nombre de droits, notamment celui d’être punis dans des conditions conformes à la dignité humaine, y compris dans le cas des peines les plus sévères ; et lorsque ce n’est pas le cas nous pensons que cela doit être dénoncé. Autre exemple, dans l’ordre de nos relations avec les autres nations, nous considérons que les étrangers établis régulièrement et durablement sur notre sol doivent avoir les mêmes droits (au logement, à l’éducation, à l’emploi…) que les nationaux (à l’exception  toutefois, dans des mesures variables selon les pays, du droit de vote); et lorsque cette égalité est violée, nous parlons de discrimination.

 

On pense parfois que ce sont là des principes d’action qui vont de soi et qu’il faut avoir honte de ceux qui les contestent (en théorie ou en pratique).

 

Mais ces principes sont-ils aussi élémentaires ? Ils le sont sans doute devenus en certains endroits, mais ils ne le sont pas en eux-mêmes. En effet ils présupposent l’un et l’autre un renoncement difficile à l’exigence de réciprocité, du moins à l’exigence de réciprocité mécanique ou terme à terme ; celle qui  a pour maxime : « Fais à autrui ce qu’il te (ou t’a) fait », « Traite-le comme il te traite ». Selon cette maxime, pour reprendre les exemples utilisés plus haut, il faudrait appliquer aux criminels l’inhumanité dont ils ont eux-mêmes fait preuve ; et  accorder aux étrangers les mêmes droits que ceux dont disposent ailleurs nos compatriotes.  

 

Il est toutefois une autre conception de la réciprocité, celle qui a pour maxime : « Fais à autrui comme tu voudrais qu’il te fasse » (et non comme il t’a fait) ; c’est-à-dire comme il convient de traiter tout être humain. Réciprocité sans contrepartie ou inconditionnelle, dite aussi Règle d’or. Conception sans doute très ancienne mais qui a toujours été considérée comme un idéal difficilement accessible. C’est cette conception qui est à l’œuvre là où on a rejeté la loi du talion ou celle de la préférence nationale au motif notamment que cette préférence est pratiquée ailleurs.

 

Plutôt que d’avoir honte de la minorité de nos compatriotes qui ne reconnaissent d’autre réciprocité que mécanique, ne serait-il pas plus judicieux (et juste) de se féliciter de ce que, bon gré mal gré, la grande majorité s’efforce de demeurer fidèle à la Règle d’or ?

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Pierre Gautier