Les sociétés modernes - au sens de sociétés ouvertes - se sont construites en premier lieu sur la séparation de l’Église et de l’État, sur la dissociation entre le politique et le théologique.

Cette séparation du politique et du religieux a été imposée par les guerres intestines de religion.

Elle représente d’abord un recul pour l’Église, qui doit renoncer à guider toute la vie de ses fidèles : dans les sociétés modernes, les religions se sont pliées à cette coexistence, au prix d’un formidable recul de leurs prétentions originelles. Elles ne peuvent plus imposer de diktats à la politique, à la science, au droit, à l’art, aux valeurs collectives, ni même aux moeurs.

L’État y a perdu de sa sacralité qui bénéficiait d’un soutien religieux. Le Contrat social de Rousseau comporte un chapitre sur la nécessité d’une religion civile, où on lit que « jamais État ne fut fondé que la religion ne lui servît de base. »

Mais le fait est là : aucune religion particulière ne peut s’imposer à tous les citoyens d’une société composite fondée sur les doits de l’homme. En vertu de la liberté de conscience, chaque individu est reconnu libre de croire ou de ne pas croire et, s’il croit, de pratiquer le culte de son choix.

On mesure la révolution introduite par les sociétés modernes à ce simple fait : tout individu est reconnu libre de changer de confession ! C’est en 1962 que l’Église catholique a admis ce droit, et on attendra encore longtemps avant que ce soit le cas pour l’Islam.

Tous les rapports entre les religions, entre les religions et la société, et entre les religions et l’État résultent de deux principes : la liberté de conscience et la neutralité de l’État.

Même dans la sphère privée, chacun est tenu de respecter les lois de la Cité, et ne peut donc pas forcément faire tout ce que sa religion ou sa culture lui dictent : par exemple, priver la femme de l’égalité des droits juridiques, ou la lapider.

Dans la sphère publique, un croyant peut se sentir en contradiction avec les lois et les règles édictées par la société. Il doit pourtant tolérer leur existence: par exemple l’avortement, la guerre, ou le caractère obligatoire d’une éducation rationnelle, y compris à propos de l’origine de l’espèce humaine.

Quant à l’État (et à ses représentants), il doit être neutre et se charger de faire respecter à égalité toutes les options.

Cette neutralité de l’État peut prendre deux formes opposées.

Ou bien la séparation par exclusion : toute manifestation d’une croyance particulière est exclue de la sphère politique. Ou bien la neutralité ouverte : toutes les options particulières y sont acceptées à égalité.

Dans le premier cas, la laïcité peut être accusée de privilégier l’athéisme (qui n’est pourtant qu’une option). Dans le second cas, le multiconfessionalisme menace de soumettre les choix politiques à des conflits confessionnels qui ruinent l’idée de société (le Liban, l’Irak).

Il n’est donc pas facile de définir la forme idéale de la neutralité de l’État.

L’essentiel est de définir et de préserver ce qui n’est pas négociable

1° le respect de la liberté de conscience et de la pratique du culte

2° la séparation des Églises et de l’État

3° la suprématie des choix politiques collectifs sur les convictions confessionnelles ;

4° la non constitutionnalité (et donc l’illégalité) des partis qui proposeraient d’abolir les trois points précédents.

« Vive les sociétés modernes ! » où chacun est libre de penser et de dire ce qu’il veut. Comparer ce régime avec notre passé ou avec ce qui se passe ailleurs, c’est l’adopter avec ferveur, en reconnaissant qu’il a apporté un immense et incontestable progrès.

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André Sénik