Je vais envisager ici la peine de mort d’un point de vue très spécifique et donc forcément limité. La réflexion que je vous propose porte sur la question de son abolition comme une avancée anthropologique majeure, en dehors des implications juridiques et politiques complexes qui ne vont pas me préoccuper ici. Nos sociétés modernes sont loin d’être épargnées en effet des effets inconscients de l’ « archaïque » et de l’« originaire » dans un sens psychanalytique du terme. Ce qui me semble d’emblée important, c’est le fait que mon intuition initiale, dans le sens kantien du terme, a été confirmée par les propos et par une image évoquée par Robert Badinter lors d’un interview donné à l’occasion de l’exposition « Crime et châtiment » organisée au Musée d’Orsay l’année dernière.

Je le cite :

«  J’ai toujours considéré que nous portions en nous une pulsion de mort, que le crime libère chez l’assassin, et que le crime de l’assassin libère chez ceux qui veulent ensuite le mettre à mort. L’instinct de mort trouve alors son expression dans une justice qui tue.»

Si la Genèse nous rappelle en effet qu’au commencement était la « transgression » et le meurtre  et que c’est « à partir de ce meurtre que la communauté des hommes se met en marche » (R. Badinter) ce même texte fondateur insiste sur le refus de la vengeance et de l’enchaînement de la violence impliquée:

 

-Yahvé reprit : Qu'as-tu fait ! Écoute le sang de ton frère crier vers moi du sol !

-Maintenant, sois maudit et chassé du sol fertile qui a ouvert la bouche pour recevoir de ta main le sang de ton frère.

-Si tu cultives le sol, il ne te donnera plus son produit : tu seras un errant parcourant la terre.

-Alors Caïn dit à Yahvé : Ma peine est trop lourde à porter.

-Vois ! Tu me bannis aujourd'hui du sol fertile, je devrai me cacher loin de ta face et je serai un errant parcourant la terre : mais, le premier venu me tuera !

-Yahvé lui répondit : Aussi bien, si quelqu'un tue Caïn, on le vengera sept fois et Yahvé mit un signe sur Caïn, afin que le premier venu ne le frappât point.

-Caïn se retira de la présence de Yahvé et séjourna au pays de Nod, à l'orient d'Éden.

(Gn 4:10-16)

 

 

L’anthropologie et la psychanalyse insistent par ailleurs de leur côté sur l’entrecroisement constant entre « meurtre » et « sacrifice », qui se trouvent assimilés dans toutes les cosmogonies antiques et le totémisme, et retrouvés ensuite dans le vécu ou le fantasme sacrificiel propre à la dynamique spirituelle mais aussi à toute une typologie de meurtres relevant de la criminologie ou à cette « mise à mort » particulière qui est la peine de mort en tant que « mise à mort légale ». Qu’il soit appelé tour à tour, meurtre, sacrifice ou peine de mort, ces notions se trouvent souvent imbriquées, voire assimilées dans l’inconscient. Les juristes auraient envie de protester…Mais cette discussion ne les concerne pas et je ne prône pas la confusion des langues en parlant ainsi. La position d’où je parle concerne les déterminants inconscients de certaines revendications et le discours de Robert Badinter qui m’a agréablement surprise m’a incitée à les communiquer. Je le cite encore une fois, quand à la fin de son interview, la question de la guillotine est évoquée :

« La guillotine, avec ses grands bras noirs dressés et sa lame luisante, a toujours évoqué pour moi les vieux totems sanglants qui présidaient aux sacrifices humains ».

Confusion des termes et embarras pour certains, coincidentia oppositorum compréhensible pour les autres, la question du meurtre, associée sur un plan psychique à celle du sacrifice et de la peine de mort,  ne cesse de nous interpeler.

Un article du quotidien France soir (14 février 2005) mettant en scène un meurtre particulièrement hideux et macabre en témoigne. Le meurtrier, mettant en scène vraisemblablement et selon tous les indices (inscriptions en grec et en latin, objets religieux…) un sacrifice humain, aurait joué le rôle de prêtre ou de chamane, c’est à dire un maître de cérémonie ayant un Dieu à satisfaire. En proie à un vécu très archaïque, il a tenté manifestement de rejoindre dans son acte les pratiques sacrificielles des peuples primitifs.

Mais ceux qui réclament avec véhémence le rétablissement de la peine de mort, ne sont ils pas de même dans la position du sacrifice d’expiation ou de purification qu’animait les Grecs quand ils entendaient  exorciser le meurtre par le meurtre ?… Dans la religion de la Grèce Antique, le pharmacos était en fait un esclave, un estropié ou un criminel, un bouc émissaire choisi et expulsé de la communauté à une époque de crise (famine, invasion ou peste) quand la purification était jugée nécessaire.

Retrouvé dans la Bible, le bouc émissaire (qui canalisait la violence sur une seule victime assurant ainsi la paix sociale) est très bien décrit dans La violence et le sacré par René Girard.

Mais une dernière forme de sacrifice, le dit « sacrifice intérieur » (et je me tourne maintenant vers l’histoire des religions, autant que l’anthropologie) est attesté dans toutes les civilisations au fur et à mesure que celles-ci évoluent et se spiritualisent…Nous constatons d’abord, selon Véronique Donard1, un déplacement du sacrifice extérieur sur le corps propre, par le biais notamment de l’ascèse et ensuite vers l’intérieur, vers la conscience et les affects. Il s’agit d’un « sacrifice non sanglant » qui ne nécessite, en plus, ni austérités, ni ascèse mais « un cœur pur ». Celui-ci aboutit au fameux « sacrifice d’action de grâces » des chrétiens, que tout historien des religions s’accorde à considérer comme la forme la plus haute de sacrifice. Il s’agit d’« un mouvement du cœur » qui rappelle ce que Mélanie Klein a décrit en parlant de l’« envie » ou au contraire du sentiment de « gratitude » du bébé, quand délivré de l’envie ou de la peur de la mort ne peut qu’honorer le « bon sein ».

Mais pour terminer, je ne peux que reconnaître que la discussion sur les déterminants inconscients de certaines revendications de rétablissement de la peine de mort (mais on y trouve aussi le discours opposé de la part de victimes, ce qui serait intéressant d’analyser) aussi passionnante qu’elle soit, elle est limitée dans le cadre de la discipline concernée.

.

Vassiliki-Piyi Christopoulou (historienne des idées)

.

 

1 Véronique Donard, Du Meurtre au sacrifice. Psychanalyse et dynamique spirituelle, Paris,Editions du Cerf, 2009.