Voici une page qui fut l’une des sources de  cet abécédaire des sociétés modernes. Je connaissais  Karl Popper comme philosophe des sciences mais je ne connaissais pas ses idées  politiques, lorsqu’un peu par hasard, il y a une quinzaine d’années, j’ai lu La leçon de ce siècle (paru en version originale en 1992). Dans ces textes, où il se définit à la fois comme libéral et  favorable  à « un interventionnisme graduel et démocratique comme, par exemple, la social-démocratie scandinave », il évoque à plusieurs reprises les démocraties occidentales mais pour souligner, chose rare chez un philosophe*, leur « réussite sans précédent » :

« Nos démocraties occidentales (…) sont une réussite sans précédent : cette réussite est le fruit de beaucoup de travail, de beaucoup d’efforts, de beaucoup de bonne volonté et avant tout de beaucoup d’idées créatrices dans des domaines variés. Le résultat, c’est qu’un plus grand nombre d’hommes heureux vivent une vie plus libre, plus belle, et plus longue que jamais auparavant.

Je sais bien entendu, que bien des choses devraient être améliorées. Le point essentiel est que nos « démocraties » ne se distinguent pas assez des dictatures de la majorité. Mais jusqu’ici dans l’histoire, il n’y a jamais eu d’Etats dans lesquels les hommes aient pu vivre aussi librement et mener une vie aussi belle ou meilleure que celle-ci.

Je sais que trop peu de personnes partagent cet avis. Je sais que le monde a aussi de mauvais côtés : la délinquance, la cruauté, la drogue. Nous commettons de nombreuses erreurs, et même si beaucoup d’entre nous tirent des enseignements de leurs erreurs, certains s’enferment dans les leurs.

Mais ce monde nous impose certaines tâches. Nous pouvons y vivre heureux et satisfaits ; mais il faut aussi le dire ! Or je ne l’entends presque jamais. Tous les jours en revanche, j’entends gémir et pester contre le monde prétendument exécrable dans lequel nous sommes condamnés à vivre.

J’estime que la diffusion de ces mensonges est le plus grand crime de notre temps parce que c’est une menace pour la jeunesse, que l’on veut priver de son droit à l’espoir et à l’optimisme. Dans certains cas, cela mène au suicide, à la drogue ou au terrorisme. » (Popper, La leçon de ce siècle, "Observation sur la théorie et la pratique de l'Etat démocratique")

Popper écrivait donc ces lignes il y a bientôt vingt ans ; pourrait-on les réécrire aujourd’hui ?

Pierre Gautier

* encore plus rares, hélas,  furent dans l’antiquité les philosophes qui prirent parti pour le gouvernement démocratique : Protagoras fut l’un des seuls.

             

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