Certains, qu'on peut appeler les malthusiens, soutiennent qu'un nouvel accroissement de la population humaine ne sera pas supportable pour la planète Terre, en raison notamment de l'empreinte écologique que cela impliquerait. Ainsi Paul R Ehrlich, auteur en 1968 de The population bomb, continue aujourd'hui (2009) d'affirmer: "Si nous échouons dans notre contrôle de la population et de la surconsommation, le nombre d'habitants sur terre devrait passer de 6.5 milliards aujourd'hui à 9 milliards d'ici la seconde moitié du XXIe siècle; nous habiterons une planète chaque jour plus invivable, menacés que nous serons par deux crises: le réchauffement climatique et la dégradation des systèmes naturels dont chacun de nous dépend".

Selon d'autres, les anti-malthusiens, la crainte du surpeuplement serait sans fondement. Elle reposerait sur des prévisions à long terme qui n'ont pas plus de sens en démographie qu'en économie ou en politique (1), ainsi que sur une mauvaise compréhension de la croissance démographique des deux derniers siècles qui ne s'explique nullement comme l'expression d'explosion démographique le suggère, par une hausse des taux de natalité "mais par les progrès fantastiques réalisés par l'humanité dans la lutte contre la mortalité"(2). D'ailleurs la crainte du surpeuplement est aussi ancienne ou presque que l'humanité (Platon était déjà partisan d'un optimum démographique (3)) et elle n'a cessé d'être démentie puisque la terre est encore peuplée, entre autres, d'êtres humains. Pourquoi la peur de la surpopulation serait-elle plus fondée aujourd'hui?

Encore une opposition frontale de points de vue de spécialistes devant lequel le profane resterait livré à sa seule perplexité?

En tout cas, la perspective malthusienne débouche sur des questionnements encore plus graves que ceux auxquels elle prétend répondre.

En effet en supposant, contre la majorité, me semble-t-il, des démographes actuels, que les "malthusiens" aient raison, que la croissance démographique constitue un danger majeur pour la survie de l'humanité, que serait-on en droit d'en conclure? Cela nous autoriserait-il, pour conjurer le risque de notre disparition éventuelle, à prendre toute mesure capable d'assurer notre survie? Cela autoriserait-il par exemple à envisager une politique de stérilisation (et d'ailleurs, de qui?) ou même simplement un contrôle forcé du nombre des naissances par l'Etat? Ou encore, en vue de réduire l'empreinte écologique d'une humanité trop nombreuse, pourrait-on empêcher certains pays très peuplés de poursuivre dans la voie du développement économique? Qui serait fondé à en décider et à l'imposer? Aurait-on même le droit de mettre en place, en dépit de l'avis des peuples concernés mais pour leur bien (réel ou supposé…), des politiques de décroissance? (4)

C'est ce dont on peut douter. Comme le reconnaît Hans Jonas lui-même, "le comment de l'existence n'a pas à supprimer son pourquoi" (5). Si les hommes, pour prévenir le risque de leur disparition, mettaient en oeuvre des moyens qui font bon marché des lois de l'humanité, que vaudrait désormais leur existence sur la terre?

Il y a des risques qu'on peut courir. Il y a des risques qu'on peut ne pas courir. Il y a des risques qu'on ne peut pas ne pas courir: c'est le cas de la croissance démographique, fût-elle un risque majeur, voire mortel!

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Pierre Gautier

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(1) Hervé Le Bras rappelle par exemple que "personne n'avait prévu les trente glorieuses ni le baby-boom (...), ni imaginé qu'à partir de 1994, l'âge des mères à leur maternité se mettrait à augmenter (dans nos pays) de deux mois par an, entraînant une chute de 20% des naissances annuelles". (L'adieu aux masses)

(2) GF Dumont "La Terre est-elle surpeuplée ou vieillissante?" in Le ciel ne va pas nous tomber sur la tête (JC Lattès 2010)

(3) Dans Les lois Platon fixe cet optimum à 5040 chefs de famille par cité soit environ 20000 citoyens (livre V).

(4) Selon Hans Jonas, "les mesures qu'exige l'avenir menaçant, et ce qu'il exigera toujours davantage, (...) ne peuvent que très difficilement faire l'objet d'une décision dans le processus démocratique". On ne peut les attendre que "d'une tyrannie bienveillante, bien informée et animée par la juste compréhension des choses" (Le principe responsabilité p 280). Position qu'il confirmera plus tard dans Pour une éthique du futur: "J'ai dit effectivement qu'une telle tyrannie serait toujours préférable au désastre et je l'ai donc approuvée moralement pour le cas où ce genre d'alternative se présenterait" (p113).

(5) Jonas, Pour une éthique du futur, p 114

 

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