Par définition et par étymologie, les sociétés démocratiques sont fondées sur le pouvoir du peuple.

Ce mot recouvre plusieurs significations qui ouvrent sur un grand éventail de discussions. Je vais en survoler un certain nombre et les abandonner pour en aborder un seul.

- Le peuple évoque l’ethnie, ou la nation, ou l’ensemble des habitants d’un pays. Les Chinois sont-ils un seul peuple, dont les Han ne seraient que l’ethnie majoritaire (92 %)? Les Juifs ashkénazes et sépharades, de la diaspora et d’Israël forment-ils un peuple ?

- Le peuple désigne les gens d’en bas, ceux qui ne sont pas au pouvoir, « le populaire », plutôt que l’ensemble de la population. 

Je laisse de côté ces passionnantes questions de vocabulaire pour examiner la question dont la présence s’impose dans ce blog : dans une démocratie, le peuple est-il au pouvoir ?

Cela semble aller de soi. Dans une démocratie, les individus ne doivent obéir à rien d’autre qu’à la personne collective qu’ils constituent.

Encore faut-il ne pas confondre la source du pouvoir et son exercice.

Le seul principe constitutif de la démocratie est que la source du pouvoir est intégralement entre les mains du peuple.

Ensuite, celui-ci peut s’exprimer de diverses façons. Soit d’une façon individuelle dans l’isoloir, afin que cet individu citoyen échappe à toute pression extérieure à sa volonté propre. Soit sous une forme collective, sous le regard de autres, du groupe, sur le modèle des assemblées générales.

L’exercice du pouvoir peut prendre la forme de la démocratie directe.

Dans ce cas, le peuple exerce lui-même le pouvoir législatif, exécutif et judiciaire, et tranche de toutes les questions, des plus générales aux plus particulières. C’est sur ce modèle, qu’il croit apercevoir dans la Commune de Paris, que Marx conçoit la dictature du prolétariat comme démocratie poussée à son point d’achèvement.

Outre la difficulté technique d’une décision collective à grande échelle ; outre le temps que  cela exige ; outre la difficulté d’une connaissance et d’une compréhension par chacun de tous les dossiers, l’obstacle de principe est selon Rousseau que le peuple ne peut collectivement décider que des questions générales, sans quoi chacun votera en fonction de ses intérêts particuliers. Seul un peuple  de dieux pourrait agir autrement.

On ne s’étonnera pas si l’exercice du pouvoir prend partout la forme de la démocratie indirecte, de la démocratie représentative. En dehors des référendums et des élections, le peuple n’exerce alors le pouvoir que par l’intermédiaire de ses représentants. Ceux-ci doivent revenir devant leurs électeurs, et gouverner autant que possible sous leur contrôle, dans la transparence, et conformément aux principes constitutionnels. Le peuple choisit ceux qui s’occuperont de l’intérêt général. 

Malgré cela, la démocratie représentative constitue inévitablement un détour et une restriction du pouvoir des électeurs, induisant une tension structurelle et normale entre gouvernants et gouvernés. Le populisme désigne le discrédit de principe jeté sur les représentants du peuple, sur la classe politique, accusée de confisquer le pouvoir du peuple, de s’en être détaché, de ne pas en partager les intérêts, ou les valeurs. Le populisme peut être d’extrême droite (Maurras oppose le pays réel au pays légal, le mot d’ordre « sortez les sortants ») ou d’extrême gauche, « Élections piège à cons ».

Le recours à la manifestation de rue et à la grève fait partie du jeu démocratique tant qu’il vise à faire entendre la voix de certaines composantes de la société. Il s’oppose à la démocratie représentative quand il en méprise les procédures, quand il prétend incarner la vox populi, y compris en s’appuyant sur des sondages qui attestent de sa popularité. L’opinion publique évaluée par les sondages n’exprime pas la volonté du peuple.

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André Sénik

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