Histoire antique. Le suicide de Lucrèce, après son viol par Tarquin est un épisode célèbre de l’histoire de Rome, fréquemment célébré par la peinture classique. Titien en a donné plusieurs admirables versions, particulièrement dramatiques, le corps nu de la femme venant s’empaler sur l’épée de Tarquin, habillé, sur fond de lit défait.

Qu’une femme mariée ne puisse survivre à l’événement d’un viol rappelle l’existence d’une humanité pré-moderne, vigilante sur le chapitre des mœurs, intransigeante même, et jusqu’à l’injustice : pourquoi la victime devrait-elle, si peu que ce soit, se sentir coupable ? En quoi consiste le « déshonneur » de Lucrèce ? La tragédie de Lucrèce appartient, semble-t-il, à la préhistoire morale de l’humanité.

Histoire moderne. Tyler Clementi était un violoniste plein de talent, étudiant à Rutgers, âgé de 18 ans. Le 18 septembre 2010, son colocataire enregistre, à l’aide d’une webcam, une rencontre qui se produit à leur domicile et en son absence, entre Tyler Clementi et un partenaire homosexuel. Le colocataire met le film en ligne dans un réseau social. Quatre jours après, Clementi se suicide en sautant du Georges Washington Bridge. Cette histoire qui secoue aujourd’hui l’Amérique rappelle que l’intransigeance n’est pas un état dépassé des bonnes mœurs, mais qu’elle est le propre de ce vieux sentiment malmené, la pudeur. La langue anglaise, à laquelle ce mot manque, invoque la «privacy », sur le plan juridique. Sur le plan moral, elle a recours à des équivalents comme la « decency », ou le « sense of shame »

Chacun se protège d’autrui par ce qu’il ne montre pas de son corps et ce qu’il ne dit pas de soi. De quelque nom qu’on l’appelle, il existe autour de l’individu un halo moral impalpable, dont il ne peut être dépouillé sans risque. Cet enveloppement est à la fois invisible et variable : variable selon les sujets, et variable selon les jours. Il n’est guère possible d’en fixer les bornes. De là à conclure qu’on peut le comprimer à volonté, ou qu’il n’existe pas, il y a un pas. Variable ne veut pas dire négligeable, modifiable ne veut pas dire éradicable. Seul le sujet peut évaluer le niveau de pudeur qui lui permet de vivre une vie humaine : il n’arrête d’ailleurs pas de le faire, au cours de sa vie. Les êtres qui en sont dépourvus, dès lors qu’ils prétendent l’arracher aux autres (comme un « masque », comme une « hypocrisie ») ne sont pas libérés, mais éhontés. Tout prosélytisme, à propos de la pudeur, est inacceptable. Il l’est dans les deux sens, qu’il s’agisse de baisser ou de relever le niveau de pudeur, sans l’aval des intéressés. Ceux qui prétendent imposer la pudeur – interdire les strings ou prescrire la burqua – ne sont pas fondés à le faire. Pas davantage ceux qui prétendent en finir avec les « faux semblants » et préconisent l’outing. Le dévoilement public des conduites privées s’autorise parfois d’un bien (comme la transparence ou la liberté de l’information), parfois il répond seulement à l’excitation du moment, et ne cherche pas d’alibi. Que ce soit au nom de la vérité ou de la blague, que les auteurs invoquent les conditions du débat public ou les traditions du bizutage, la cruauté du dévoilement est la même, et ses effets potentiellement dévastateurs.

La société libérale est souvent accusée de ne pas ménager la pudeur. Il est vrai qu’elle exhibe constamment ce que la plupart des autres sociétés dissimulent, notamment les corps et les prix. Nous sommes en permanence entourés d’images de corps glorieux et tentateurs : les publicités, cela va de soi, ne montrent guère le corps âgé, médiocre ou souffrant. Simultanément, nous voyons des prix. C’est une autre caractéristique de notre monde, la plupart des marchandises arborent un prix : il est affiché comme le meilleur prix possible, et pour cette raison, il est non négociable. Dans les sociétés traditionnelles, le prix est le secret du marchand. Ce secret constitue l’asymétrie du client et du marchand dans la relation de marchandage, une relation humaine fondamentale dont nous tendons à perdre l’expérience - bien qu’elle renaisse à l’occasion des « gros achats ». La négociation, qui semblait inhérente au commerce, a pratiquement disparu dans les négoces de détail.

Cette visibilité des marchandises et des prix implique que les hommes d’aujourd’hui apprennent, plus crument que les hommes du passé, qu’ils n’ont pas les moyens quand cela leur arrive. La nouveauté d’une telle situation, ce n’est pas l’impuissance, mais le fait de ne pas pouvoir se la cacher. Il y a une différence entre l’homme qui est mis devant son indigence, dans une travée de supermarché, et l’homme qui n’a pas pu parvenir à s’accorder sur un prix avec un autre homme (cela laisse de l’espoir, il pourra revenir demain, reprendre la discussion, ou encore détester le marchand qui est sans cœur). L’homme qui calcule gagne du temps ; le corollaire de ce gain de temps, c’est qu’il ne peut plus se raconter des histoires.

L’homme moderne sait ce qu’il convoite, comme jamais auparavant. Toute sorte de biens lui sont présentés sans cesse, avec une netteté incomparable. Parmi ces biens, la pornographie, désormais accessible en toute discrétion et de manière continue, permet à chacun de visualiser les objets de son désir, avec une définition que le fantasme solitaire n’atteignait pas. Cet homme est donc en situation de savoir ce qu’il convoite. Par là-même, il est voué à l’expérience de l’impuissance. Car il est presque inévitable, que le désir, qui peut être excité de manière illimité, surpasse des forces qui, elles, ne sont pas infinies, de sorte qu’au milieu d’une société d’abondance, l’homme est renvoyé à son manque de moyens.

Ainsi la pudeur a doublement régressé. Elle a régressé dans le rapport à l’objet du désir et dans le rapport à soi. L’œuvre de Michel Houellebeck offre de nombreuses illustrations de ces progrès conjoints vers l’obscénité et la lucidité cynique. Cette nouvelle brutalité implique de nouveaux ménagements. Car l’homme contemporain, surexposé aux marchandises, aux images, aux styles de vie, doit pouvoir être sûr que les autres ne sachent pas de lui, d’un simple clic, ce que lui-même ne peut plus ne pas savoir.

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Claude Habib (dernier livre Un sauveur De Fallois 2008)


Titien, Tarquin et Lucrèce (version de Bordeaux).http://www.poleenandthecity.fr/wp-content/uploads/2010/01/lucrece_titien.jpg