La pédologie, ce n'est ni la podologie, ni la pédicurie, qui ont trait à l'étude et aux soins portés aux pieds, ni la pédiatrie qui en médecine s'est longtemps appelée la pédologie par déformation de la «paidologie» (pais, paidos en grec = enfant), science qui traitait de la psychologie et de la sociologie de l'enfant, ni encore moins la pédophilie bien sûr !

Le mot pédologie dérive aussi d'un terme grec «pédon» qui veut dire sol : il s'agit de la science du (des) sol(s). C'est une science jeune, qui a pris naissance à la fin du XIXème siècle en Russie, grâce à Dokoutchaiev, un inspecteur des impôts du Tsar, qui voulait rationaliser l'assiette des contributions des propriétaires terriens. Dokoutchaiev a mis en évidence une zonalité des sols de Russie en fonction de la latitude et donc du climat entre la mer Noire et l’Océan Arctique.

Des pédologues russes, fuyant la révolution de 1917, sont arrivés en France où ils ont fait connaître à nos agronomes et forestiers les travaux de Dokoutchaiev et fait découvrir l'importance du climat sur la formation des sols à partir d'un matériau géologique donné. Mais en France, pays beaucoup plus petit et plus varié géologiquement que la Russie, cette zonalité climatique est beaucoup plus difficile à retrouver. Tout au plus on peut voir des nuances suivant qu’on est sous climat tempéré de l’ouest, sous influence méditerranéenne dans le Midi ou sous tendance continentale en Alsace. En outre il y a des variations altitudinales importantes, avec des contrastes très forts entre des versants ensoleillés et des versants à l’ombre.

En effet, le sol est un objet dont la genèse dépend du climat, mais aussi de l’exposition de la pente, de la forme de la pente, de l’intensité de la pente… donc du résultat de l’action du climat local sur une roche sédimentaire, granitique, métamorphique ou volcanique. Cette action se traduit par un relief très faible et des sols profonds de nature très peu variée (comme dans les grands bassins sédimentaires donnant des plaines comme la Beauce, la Brie, la Champagne, la Sologne ou les Landes). Si le relief s’accentue en collines comme dans les vieux massifs breton ou normand, pente et exposition vont donner des sols moins épais et plus variés qu’en plaine. Et si le relief est carrément très escarpé comme en montagne dans la chaîne alpine, le sol devient extrêmement variable et généralement très mince.

Climat, géologie, relief (dont la science est la Géomorphologie) influent conjointement sur la formation des sols. Aurions-nous des sols si seuls ces facteurs physiques jouaient ? Assurément non. On en resterait à une géologie dynamique de zones d’érosion et de sédimentation. Un autre facteur est très important pour la constitution du sol : la Biologie. Une vie végétale qui s’enracine dans le sol plus ou moins profondément suivant les espèces et suivant les obstacles rencontrés : cailloux, roches à contourner, couche compacte à percer, couche imperméable entraînant un engorgement et un déficit d’oxygène (une anoxie) périodique ou continue. Mais aussi toute une vie animale de fouisseurs visibles (taupe, vers de terre…) ou trop petits pour être vus à l’œil nu. Sans compter les champignons, les bactéries, les virus qui constituent la microbiologie du sol ! C’est dans le sol que la Biodiversité est la plus intense, tout en étant la plus discrète et probablement la plus mal étudiée.

Mais parmi la biodiversité, il y a un élément vivant qui peut venir perturber tout ce beau monde qui travaille en silence : l’Homme quand il veut dominer la Nature. Au lieu de se servir de cette formidable énergie spontanée, il veut faire fortune en produisant non pas pour se et nous nourrir mais pour faire des marchandises à vendre. D’où l’utilisation de sous-produits de l’industrie de guerre pour engraisser les plantes sur le « support-inerte-sol », puis pour tuer les « mauvaises herbes et les animaux nuisibles » (pesticides présentés comme « phytosanitaires » de synthèse, produits eux aussi par l’industrie de guerre). D’agriculteur chargé de nous nourrir, le paysan est devenu, sans s’en douter au cours du XXème siècle, un débouché de l’industrie de guerre, qui organisait la production agricole et la commercialisation des récoltes. Restait encore à le cerner totalement en l’empêchant de semer ses semences. La génétique, dévoyée par l’industrie, a permis de faire des semences « améliorées, cataloguées et seules habilitées à être semées » : semenciers qui ont un monopole, industrie qui vend les semences au semeur et lui achète la récolte au prix qu’elle décide et non au prix qui permette à lui, producteur, de vivre de son travail, banque qui accorde (ou pas) les crédits aux jeunes pour s’installer et entrer dans la chaîne productiviste, mais rien pour « faire du Bio ».

Ainsi, une société guerrière et commerciale, ignorante de dame Nature, impose sa vision d’un « sol-moquette », diamétralement opposée à la réalité du sol, en lente formation depuis la fin de la dernière glaciation (10000 à 12000 ans), sous l’action de facteurs naturels : le climat (précipitations, température, qualité de l’air), les roches, le monde vivant (dont l’Homme) qui est recyclé dans le sol, et la durée. Le sol est un écosystème complexe, mal connu et vital pour nous, évoluant lentement : couche mince, fragile, à préserver comme un patrimoine de l’Humanité, mais détruit par milliers d’hectares par an en France à l’aide d’engins modernes puissants.

Un prochain article pourrait être proposé sur le(s) rôle(s) et les services « gratuits » offerts par le sol !!

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Michel Isambert (cartographe-pédologue)

 

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"La vie sous terre" (orléans.inra)