Depuis longtemps, on prend soin de sa santé, de ses enfants, de ses vieux parents, sans oublier, bien sûr, les plantes vertes du voisin ! Mais la formule, banalisée jusqu’à devenir transparente, a récemment été remise au goût du jour, en particulier par l’évocation (par Martine Aubry) de la notion de « care » comme valeur à promouvoir désormais à l’échelle de la société. On pourrait se demander s’il s’agit là d’un principe nouveau à appliquer au développement des sociétés modernes ou d’une vieille injonction moralisatrice. Mais l’apport d’observations sur le lien entre comportement maternel et développement des capacités d’apprentissage peut aider à envisager comment un environnement social peut provoquer une transformation durable et transmissible des données individuelles. Ce détour par les neurosciences peut éclairer une notion soudain promue au rang de slogan ou de projet électoral : le « care ». 

Des études menées récemment chez le rat ont montré comment le comportement maternel durant les premières semaines de vie influençait de manière décisive le développement neurologique de leur progéniture. Les petits ayant été élevés par une mère de phénotype maternant[1], développent un hippocampe[2] plus volumineux par une croissance accrue des synapses, présentent un nombre de récepteurs cérébraux aux glucocorticoïdes[3] plus important,  montrent un comportement social marqué par des réactions émotives au stress plus mesurées, des capacités d’apprentissage en situation de faible stress plus importantes[4] et un comportement moins agressif vis-à-vis de rats étrangers au groupe, que leurs congénères élevés par une mère de phénotype peu maternant. A l’inverse, ces derniers montrent des capacités d’apprentissage plus importantes en situation de stress élevé. Plus étonnant, le phénotype maternel se transmet à la progéniture, mais peut être modifié par l’environnement. Ainsi, des femelles maternantes mises en situation de stress (rationnement alimentaire) développent un phénotype peu maternant qui se transmet ensuite à leur progéniture (1,2).

Mais c’est la mise en évidence d’un substrat génétique – plus exactement épigénétique[5]- à ces comportements qui passionne le monde des neurosciences depuis le début des années 2000. En effet, en montrant que le phénotype maternant était associé à un phénomène de méthylation de l’ADN[6] qui modulait l’expression des gènes interférant avec le développement synaptique de l’hippocampe, la réponse aux hormones de stress ou encore la survenue de dépression et d’anxiété chez le rat, on apportait pour la première fois la démonstration que l’environnement social pouvait modifier l’expression des gènes d’un individu (2).

Plusieurs observations suggèrent que ces données sont transposables à l’homme (2). Il a été montré en particulier, depuis, que la régulation épigénétique chez l’homme interférait également dans le développement des cancers, de certaines maladies cardiovasculaires, la dépression et la maladie d’Alzheimer (2,3).

Ces résultats semblent donc indiquer que les stress induits par notre environnement social sont capables d’imprimer une trace indélébile dans notre cerveau susceptible non seulement de déterminer dès le plus jeune âge nos comportements en société, nos capacités d’apprentissage et notre santé ultérieure, mais aussi d’être transmise aux générations suivantes. Ce que les sociologues et les psychanalystes savaient depuis longtemps vient donc d’être confirmé par une science « dure ».

Et si les enjeux du «care» pour nos sociétés modernes dépassaient largement le simple slogan électoral ?

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Stéphane Jouveshomme (pneumologue)

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Références :

(1)     DL Champagnet et coll. Maternal care and hippocampal plasticity : evidence for experience dependent structural plasticity, altered synaptic functioning, and differential responsiveness to glucocorticoid and stress. The Journal of Neuroscience, 2008: 6037-45.

(2)     G Miller. The seductive allure of behavioural epigenetics. Science 2010: 24-27.

(3)     M. Esteller. Epigenetics and cancer. The New England Journal of Medicine , 2008: 1148-59.

[1] Ce phénotype est caractérisé de la manière suivante : les femelles lèchent et toilettent abondamment leurs petits, se couchent sur le côté en arrondissant le dos pour leur faciliter l’accès aux mammelles, alors que les femelles de phénotype non maternant ont un comportement indifférent.

[2] Structure cérébrale impliquée dans la mémorisation et l’apprentissage.

[3] Hormone sécrétée en réaction au stress intervenant notamment dans la régulation des phénomènes inflammatoires et immunitaires.

[4] Reconnaissance d’objets et situation dans l’espace.

[5] Ensemble des modifications héritables de l’expression des gènes survenant en l’absence de toute modification de la séquence de  l’ADN lui-même. Un phénotype ne dépend pas seulement de la présence ou non du gène codant pour ce phénotype mais surtout du fait que ce gène s’exprime ou pas.

[6] Ajout d’un groupe methyl à la paire de base nucléique C-G de l’ADN. Ces doublets C-G ne sont pas répartis de manière aléatoire dans le génome, mais sont particulièrement représentés dans les régions de l’ADN qui régulent l’expression de nombreux gènes. Le degré de méthylation de ces zones de régulation va conditionner l’expression des gènes qui en dépendent. Un phénomène analogue est observé au niveau des histones, ces protéines chaperonnes qui sont intimement liées au double brin d’ADN et lui confèrent sa structure spatiale.  L’acétylation des histones (ajout d’un groupe acetyl à certains acides aminés comme la lysine), en modifiant la structure de la molécule d’ADN, participe également à la régulation de l’expression de ses gènes.

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photo "Joueurs d'échecs au Kazakhstan (collection Le tour du monde)

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