Le point de départ de ces remarques, c’est le malaise que j’ai éprouvé en découvrant le nom d’un proche sur un site commercial d’évaluation des professeurs par les élèves, lancé au début de 2008, qui a remporté un certain succès pendant quelques jours, avant de se voir condamné par la justice et la CNIL.(1)

L’entreprise a rapidement sombré, mais les raisons du malaise demeurent et méritent réflexion.

Sur le site en question, les noms des professeurs apparaissaient en toutes lettres, avec l’indication de leur adresse professionnelle, offerts ainsi aux internautes, c'est-à-dire au genre humain. Les notateurs en revanche restaient bien entendu anonymes. Cette initiative m’a saisi comme une menace. J’aimerais l’appeler « dictature participative », en hommage grinçant à un ouvrage récent d’une historienne britannique sur la défunte RDA, régime dont elle dégage les mérites inaperçus en le décrivant comme « dictature participative », un concept innovant qui lui vaut les éloges du « Comité internationaliste pour la solidarité de classe », ex « Comité Erich Honecker », un groupuscule de nostalgiques du communisme.(2) En dépit de son échec pour cette fois, l’entreprise d’évaluation en ligne des professeurs est significative parce qu’elle n’est qu’un exemple parmi d’autres institutions animées par les mêmes passions.

Mais le rapprochement que je suggère avec la surveillance généralisée dans les sociétés totalitaires n’est-il pas excessif, indécent même ? Je le maintiens, en m’appuyant sur un trait de ce site et d’institutions analogues : l’anonymat. Anomymes les participants aux « forums » des journaux, anomymes les élèves notant leur professeurs. L’anonymat implique l’irresponsabilité du notateur. Le problème n’est pas seulement de savoir s’il est légitime ou non que des élèves notent leurs professeurs, s’ils en sont capables, quel sens cela peut avoir. Donner une note, c’est engager son jugement, être prêt à le justifier, se soumettre par avance aux procédures de vérification et d’appel en vigueur pour cette notation. Une note n’a de valeur qu’en fonction de l’autorité qui en répond. Ce principe ne s’arrête pas aux frontières de l’école, c’est ainsi le fondement du rating dans la vie financière des entreprises (et on sait ce qu’il est advenu par suite de l’irresponsabilité des notateurs financiers).

Tout se passe comme si l’instantané du clic donnait une sorte de légitimité démocratique magique à l’expression anonyme sur l’internet, balayant toute considération sur la représentativité, les conditions de la délibération. L’irresponsabilité du site de notation des professeurs est comparable de ce point de vue à celle de cette chaîne de télévision qui consulte chaque jour « les internautes » sur la question du moment et publie le résultat en pourcentage, en se préoccupant seulement du nombre de « votants » (« vous avez été aujourd’hui nombreux à cliquer »). Chez des gens supposés experts de l’opinion publique, il n’y a brusquement plus aucune différence entre l’échantillonnage d’un sondage et une masse brute. Bien entendu, le journaliste ne prend pas trop la chose au sérieux : c’était pour rire, aucune sanction ne résulte de ce simulacre d’expression collective. Il n’empêche. En effet, c’est pour rire, et c’est ce qui n’est pas drôle. Le simulacre n’est pas que trompeur, il est destructeur. Cette façon de s’exprimer devrait s’appeler plutôt désexpression, tant elle revient à se retirer du débat public sous l’apparence d’y intervenir. L’irresponsabilité du jugement anonyme entraîne de façon subreptice le retrait, l’isolement du sujet par rapport à la communauté de discussion et de jugement à laquelle il est censé participer, mais aussi une sorte de retrait, d’isolement par rapport à lui-même.

En effet, le procédé du clic, l’anomynat, ou les mécanismes de conversion des réponses en une note participent de l’envahissement de techniques permettant de séparer le sujet de son jugement en vue du traitement sériel des opinions. Ces techniques viennent du marketing. Elles sont sans doute appropriées dans leur ordre, mais elles posent un problème politique quand il s’agit d'exercer son jugement. Le principe de ces techniques est simple : elles permettent de fabriquer une opinion (collective) significative avec des opinions (individuelles) non significatives. Peu importe en effet que la personne interrogée ne sache pas ce qu’elle dit, ne comprenne pas bien la question posée, n’ait aucune qualification pour y répondre, la masse des réponses et le traitement de cette masse sont là pour donner un sens au résultat agrégé, sans considération du sens pour les personnes interrogées. A la limite, ce voile d’ignorance ou d’incompréhension est une condition de la fiabilité du résultat. Encore une fois, ce mode de participation somnambulique est sans doute « performant » et à sa place quand il s’agit d’apprécier si le logo d’une marque de yaourt ou le profil d’une calandre d’automobile « répondent au marché », mais il devient dangereux et, c’est le cas de le dire, hors sujet, quand il s’agit de simuler le jugement politique, l’exercice de la raison publique comme dit le jargon de la philosophie politique d'aujourd'hui.

L’individu se retire de la conversation commune, tout en croyant s'y avancer et y participer plus pleinement grâce à de nouveaux procédés. Que l’anonymat soit devenu une norme, cela se montre, par exemple, à la généralisation de l’usage de pseudonymes dans les tribunes électroniques, y compris sur les forums les plus policés, comme le courrier des abonnés des grands journaux. L’usage du « pseudo » a l’évidence d’un nouveau droit de l’homme. Le nom disparaît et nul ne songe à critiquer ni même à interroger ce qui pourrait apparaître comme une incongruité (présence absente) ou une faute morale (hypocrisie, irresponsabilité), pourtant très souvent manifestes, à en juger par la médiocrité et la hargne qui fleurissent dans les « réactions » publiées, malgré le filtrage qu’on appelle, par antiphrase involontaire, « modération ». Le débat public devient alors un lieu où plus personne ne se présente en personne.

L’usage « participatif » de l’internet est en l’occurrence au service d’une forme nouvelle d’espace public. On entend par « espace public » l’institution ou les institutions qui règlent les relations entre les personnes dans une société, les manières dont se forment et s’échangent les opinions et les jugements. Les salons littéraires, les cafés, les journaux, les cours de récréation, les forums électroniques, les avenues où l’on manifeste ou simplement déambule, tout cela forme l’espace public. Le concept est notoirement difficile et propice à la confusion et au malentendu, mais indispensable pour parler de la vie sociale, en particulier dans les sociétés démocratiques. Un des pièges du concept est qu’il induit l’image d’une esplanade ou de l’espace vide entre deux immeubles, autrement dit d’un lieu vide et ouvert à toute rencontre possible. La publicité, condition de la pensée libre, de l’exercice de la raison par les hommes et parmi les hommes, trouverait sa perfection dans l’accès généralisé. Plus ouvert et immédiat l’accès, plus grande la liberté de chacun. Cette croyance est fausse : les institutions qui font un espace public ne sont pas indéfinies mais au contraire circonscrites. Dans le cas en question, chaque école est déjà un forum. Assurément perfectible, ce forum ne serait pas amélioré mais détruit par sa projection sur les écrans. Les échanges entre les hommes ont lieu dans des sphères définies, meublées d’objets, de coutumes, de rites, de règles de délibération variées, et ces sphères peuvent être détruites ou altérées si ces conditions le sont. Ce pourrait bien être le prix de la société anonyme.

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Philippe de LARA

(1) Le jugement, corroboré par l’avis de la CNIL, interdit au site de publier le nom des professeurs « évalués ». Le site poursuit son activité sous la forme d’une évaluation des établissements et a fait appel, en invoquant notamment le précédent de sites similaires dans d’autres pays européens.

(2) Mary Fulbrook, The People’s State. East German Society from Hitler to Honecker, Yale University Press, 2005. La vie est compliquée : c’est à l’internet que je dois d’avoir connaissance de ce livre (peut-être plus nuancé que ce qu’en dit le Comité Honecker), par les hasards d’une déambulation électronique dont j’ai déjà oublié les rebonds. Internet n’est pas qu’un égout, la « toile » permet aussi de former des communautés de discussion et de réflexion et de faciliter leurs échanges. D’où la complication : on manquerait en effet à comprendre l’irrésistible de la transparence internautique, faute de reconnaître ses « bons côtés » dont il serait trop court de juger qu’ils ne font qu’accompagner et dissimuler les mauvais.