Le port de signes religieux ostentatoires dans l'espace public me paraît problématique à plusieurs égards :

non seulement parce que cette pratique est souvent l'expression d'une discrimination entre les hommes et les femmes;

ni parce qu'un tel comportement transgresse les règles de discrétion en matière religieuse qui avaient fini par faire partie de nos mœurs – discrétion qui n'exige pas nécessairement la suppression de tout signe mais simplement le recours à des signes discrets (petite croix, main de Fatma...);

ce qui fait encore problème c'est qu'il y a là une atteinte à la signification des signes ostentatoires eux-mêmes: ceux-ci en effet n'ont pas simplement pour vocation d'exhiber des choix religieux, mais de signaler à tous la disponibilité de ceux qui les arborent  (comme pour les pompiers ou les policiers en tenue). En portant une soutane, le prêtre donnait à chacun le droit de l'aborder pour lui demander un soutien ou un conseil moral. Exhiber un signe religieux (ostentatoire) sans rien proposer est donc un abus.


Reste à savoir si ces raisons sont suffisantes pour justifier une interdiction légale de ces signes dans l'espace public ( l'Ecole posant un problème particulier). Or il ne semble pas que ce soit le cas, du moins dans un État libéral: dans un tel État, l'objet de la loi positive et du droit pénal est minimal : prévenir et éventuellement  réprimer les seuls comportements qui portent atteinte à autrui ou à l'ordre public, et non régler les usages et les mœurs : peut-on sérieusement soutenir qu'arborer ostensiblement un signe religieux relève de cette qualification? Comme l'écrit Montesquieu : « lorsqu’on veut changer les moeurs et les manières, il ne faut pas les changer par les lois : cela paraîtrait trop tyrannique : il vaut mieux les changer par d’autres moeurs et d’autres manières ». (Montesquieu De l'esprit des lois XIX 14)


Cela dit on aura compris que cette abstention législative en matière de mœurs et d'usages n'est possible que là où l'idée de mœurs continue à faire sens. Mais là où ce n'est pas le cas, là où la loi est l'unique source de normativité, où légal signifie légitime ou normal, il est inévitable que la loi intervienne pour régler les mœurs, même si ce n'est pas la meilleure solution. « Comme il n'y avait plus de mœurs, on eut besoin de lois. » (Montesquieu, id XV 16)


pierre gautier