Les sociétés modernes sont des sociétés essentiellement complexes. Des problèmes d'organisation s'y posent donc de manière inévitable. Ces problèmes sont d'autant plus aigus et urgents à affronter que la complexité est plus grande. Tous les penseurs le reconnaissent, y compris les penseurs libéraux (au sens européen du terme), même si ces derniers contestent que la tâche de coordonner les différentes activités et secteurs d'activités, notamment dans le domaine économique, revienne en priorité à l'Etat.

Force est de constater qu'au cours du dernier siècle, dans tous les pays occidentaux, y compris dans ceux qui professent le libéralisme, la présence, voire la mainmise de l'Etat (central et territorial) sur la société civile n'a cessé de croître. Comme l'écrit J.K. Galbraith : " Le moteur de l'évolution historique dans les pays non socialistes évolués, c'est l'organisation... Elle réside avant tout dans le vaste et omniprésent Etat moderne »*. Pour ne prendre qu'un seul exemple, celui-ci doit toujours plus s'impliquer dans l'organisation de la circulation automobile, à tel point que dans plusieurs pays du monde, dont la France, les véhicules individuels (autrefois extension du domicile) sont passés du domaine privé au domaine public (ceinture de sécurité obligatoire, interdiction de téléphoner etc.), et ce indépendamment des choix politiques des gouvernants. Cette emprise de l'Etat moderne s'est manifestée par une prolifération de lois et de règlements ainsi que par des dépenses publiques en augmentation constante dans tous les pays développés : (le pourcentage de ces dépenses par rapport au PIB passant ainsi entre 1910 et 2002, pour les USA de 8 à 39%, pour la GB de 13 à 41% et pour la France de 17 à 55%). On est loin du retrait massif de l'Etat annoncé parfois! Comme l'écrit encore Galbraith: « On trouvera l'Etat un rien trop gros ou un rien trop petit selon qu'on est conservateur ou social démocrate; mais tous les réalistes en tomberont d'accord, l'Etat continuera d'être très gros »*.

La mondialisation (ou la globalisation) n’a pas foncièrement modifié la donne, contrairement à une idée très répandue. Il existerait même selon Dani Rodrik une corrélation statistique entre l’ouverture d’une économie et la taille de l’Etat, cette ouverture devant être soutenue par l'Etat et suscitant à son tour dans la population un besoin accru de protection étatique.

Le débat: pour ou contre l'Etat? avait sans doute  un sens tant qu'on  pouvait se réjouir ou s'inquiéter à l'idée qu'un jour les hommes vivraient peut-être sous « un pouvoir immense et tutélaire » qui « pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages »**, mais aujourd'hui, les jeux ne sont-ils pas faits?

C'est pourquoi ni les dicours qui appellent à un désengagement massif de l'Etat, ni les discours opposés qui le dénoncent ne me paraissent vraiment convaincants.

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pierre gautier

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* Galbraith, La voix des pauvres 1984

** Tocqueville, De la démocratie en Amérique.