L'oppression ne vient pas d'une intention malveillante, c'est ce qu'a bien aperçu Marx. C'est un mécanisme dont il faut analyser la fonction.
L'oppression apparait seulement à partir des formes élevées de l'économie et les accompagne toujours. Plus la domination de la nature diminue, plus l'oppression de l'homme par l'homme augmente: "Au lieu d'être harcelé par la nature, l'homme est désormais harcelé par l'homme". Quand la pression de la nature se fait sentir indirectement, l'oppression change de nature.Des forces s'interposent entre l'homme et ses conditions d'existence. Déjà, quand les hommes tentent de se concilier les forces de la nature par des moyens magiques, ceux qui maitrisent ces moyens, les prètres, détiennent un certain pouvoir. Quand les forces matérielles sont déployées par les armes, le pouvoir des armées s'impose. Si les forces naturelles sont dominées par des sciences et des techniques, c'est le pouvoir des experts qui règne. La force de la monnaie est introduite comme intermédiaire entre le travailleur et les produits dont il a besoin pour vivre, d'où le pouvoir de l'argent et de ceux qui le détiennent. La coordination devient nécessaire pour agencer un grand nombre d'actions, d'où le pouvoir des dirigeants, des bureaux d'études, de l'administration...Mais chaque fois, l'oppression vient de ce que ce qui se proposait comme moyen est devenu une fin et que ceux qui se présentaient comme devant servir ce moyen sont devenus puissants parce qu'ils détenaient une puissance. Le pouvoir est l'organisation de la puissance au service de ceux qui la confisquent.

Comment l'oppression dure-t-elle?
On pourrait croire que l'oppression serait levée par la résistance des faibles ou les scrupules de justice des forts.
Il n'en est rien parce que la lutte pour accaparer la puissance "enferme une espèce de fatalité qui pèse aussi impitoyablement sur ceux qui commandent que sur ceux qui obeissent." Conserver la puissance est pour le pouvoir une nécessité vitale puisque c'est la puissance qui le nourrit. Cependant tout pouvoir est instable. Il doit donc toujours tendre à se renforcer vis à vis de ses égaux et vis à vis de ses sujets. Les  luttes sur ces deux fronts se renforcent l'une l'autre: Plus la lutte contre les égaux s'accroit, plus l'oppression sur les inférieurs s'intensifie. Et la lutte contre les inférieurs se justifie de la lutte contre les égaux. Cependant la limite temporelle et spatiale du pouvoir le menace toujours, c'est pourquoi il a besoin de la collaboration active des opprimés. D'où la nécessité de réguler, contrôler, expertiser, évaluer, même si les normes des ces évaluations n'ont aucun sens. Les limites du pouvoir sont précisément ce qu'il se donne pour tâche de transgresser. Il n'est donc jamais achevé, mais toujours en expansion. Il y a une contradiction radicale entre son caractère nécessairement limité (par l'épuisement des ressources en matières premières, énergies - y compris humaines, par le gaspillage, la surproduction, le parasitisme, les monopoles, les traffics...) - et le caractère illimité de la course au pouvoir. Si les forces de la nature s'opposent à la liberté des hommes, elles ont des limites assignables. La force de l'oppression n'a aucune limite. Si toute organisation sociale exerce une certaine contrainte, semblable à celle exercée par la nature, rien n'empèche d'envisager une forme d'organisation sociale exempte d'oppression. L'oppression n'est pas une fatalité. Elle a été mise en place par les hommes, dans un certain contexte historique.
Ainsi le problème principal des sociétés humaines n'est pas comme le pensait Marx celui de la survie matérielle mais celui du pouvoir. Le pouvoir dépend des conditions matérielles de la vie mais il en transforme la nature mème.
Poiur que des formes d'organisation nouvelles émergent, il faut qu'un développement clandestin et continu les ait amenées à jouer effectivement un rôle décisif quoique souterrain dans le fonctionnement de l'organisation sociale, qu'elles aient suscité des forces supérieures à celles des pouvoirs officiels.
Simone Weil conclut: "Il est douteux que ce soit pour bientôt". Et pourtant, elle ne cessa d'y travailler. La lucidité n'exclut pas le courage, elle l'éclaire.

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Françoise Valon