Les sociétés modernes, au moins dans leurs institutions politiques, ont banni l’héritabilité du pouvoir. Elles ont même poussé plus loin le souci d’écarter le favoritisme sous quelque forme qu’il soit. La méfiance envers l’ambition des enfants des personnalités politiques en vue, est en proportion de leur niveau de pouvoir.

D’autres milieux sont plus complaisants, mais l’avantage est moins visible et moins lourd de conséquences. Le fils a le Nom, mais il faut qu’il se fasse un Prénom*.

Pendant des millénaires, le phénomène a été si banal qu’il n’y avait pas de mot pour le désigner. L’existence du Fils impliquait celle du Père. Pas de Fils sans Père.

La notion de Père, sa désignation, sont spécifiques de l’humanité. Le Père apparaît en même temps que le langage. Il participe du « saut qualitatif ». La Mère joue son rôle, essentiel, dans la coulisse. C’est elle qui désigne le Père. Elle seule en a le pouvoir, même mensonger**.

Il est cependant probable que les rapports des Pères avec leur progéniture mâle n’ont pas été idylliques d’emblée. Ils ne concernaient que les chefs des groupes humains, clans, tribus, ou royaumes. L’enjeu était le pouvoir, à prendre, avec de l’avance***. La mythologie grecque nous met « la puce à l’oreille », mais l’Histoire apporte suffisamment d’exemples de rapports haineux et sanglants. Il restait un fond de « nature » chez les hommes, et, sans admettre le mythe de la horde primitive proposé par Freud pour expliquer le tabou de l’inceste, on peut imaginer que le mâle dominant d’un groupe humain ne partageait pas facilement son pouvoir.

Les sociétés humaines ont cependant institutionnalisé ces rapports entre Père et Fils. Le droit d’aînesse mentionné par la Bible en est un exemple. C’est un droit du Fils(aîné), une obligation juridique du Père. Le remplacement du rapport de forces par un rapport de droits, ce n’est pas rien. Ces derniers ont depuis évolué vers l’égalité entre les enfants des deux sexes.

Le mot qui marque l’évolution signifiante, vers sa contestation, de la pensée humaine sur cette question, est Népotisme, qui vient de « nepote », neveu. C’était le vice des Papes, qui, pères spirituels de la communauté chrétienne, reportaient leur paternité frustrée sur les enfants de leurs frères ou sœurs. C’est ce trouble à l’ordre naturel qui a mis en relief les inconvénients d’un système admis par tous ceux qui en profitaient ou qui n’en souffraient pas.

On connaît la suite. Sauf dans le monde de l’économie, où la transmission du pouvoir s’est longtemps confondue avec la transmission du bien****, les sociétés modernes ont banni l’héritabilité du pouvoir. Celui-ci n’est légitimé que par la reconnaissance des sujets, à partir de celle d’une compétence présumée, ne devant rien devoir à la filiation.

Et cela, sans considération de ce que la collectivité peut perdre, éventuellement.

 

Yves Leclercq, Psychanalyste

 

*      Le fils garde, de droit, le nom du père. Il ne peut en changer sans y être explicitement autorisé par un tribunal. La conservation du nom du père a été étendue aux filles, mariage ou pas.

**    Le désaveu de paternité repose maintenant sur les tests ADN

***  Les pères ordinaires n’avaient qu’un pouvoir : mettre leurs fils (et filles) au travail.

****Les entreprises familiales confient le plus souvent le « management » de leurs affaires à une compétence extérieure à la famille.