C’est sans doute à J.Stuart Mill qu’on doit d’avoir placé le statut des noms au cœur de la réflexion dans la philosophie du langage moderne. Mill, qui utilisait ce terme aussi bien pour les noms propres que les noms communs, les expressions descriptives (« l’élève de Platon ») ou les adjectifs, tenait que les noms propres comme « Aristote » avaient une « dénotation », celui qui porte ce nom, mais pas de « connotation », car ils n’impliquaient pas d’attribut (ou de propriété). En termes frégéens, ils auraient un référent ou signification (Bedeutung) mais pas de sens (Sinn). À la différence de Mill, Frege donnait aux noms propres ordinaires, non seulement une « signification » (référence), le porteur, mais aussi un « sens » qui peut varier en fonction des locuteurs : pour certains, la description « l’élève de Platon » donne le sens « d’Aristote », pour d’autres c’est « le précepteur d’Alexandre le Grand ». Bien que Frege n’ait voulu s’intéresser qu’au contenu logique des noms, rejetant toute recherche psychologique, c’est la psychologie, prise au sens large (incluant la théorie psychanalytique ou la « psychosociologie »), qui donnerait plutôt raison à Frege contre Mill.

Les problèmes soulevés par les changements de nom l’attestent bien : depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale, quelques dizaines de milliers de citoyens français ont changé de nom. On trouve pour l’essentiel, quatre types de changements : 1°) des noms, souvent d’origine étrangère et imprononçables sont plus ou moins « francisés », raccourcis et surtout rendus prononçables. 2°) des noms plus ou moins ridicules sont abandonnés (Lecul, etc.), 3°) des nobles qui « récupèrent » des particules (qu’elles aient été soigneusement éliminées pour cause de révolution française, ou parce qu’elles provenaient d’une filiation maternelle), 4°) enfin, des Juifs, déjudaïsent leur nom : le phénomène est de grande ampleur, dure trente ans et constitue l’immense majorité des cas (70% à 80 % ) de changements de noms répertoriés dans la période des « Trente Glorieuses ». On voit ici qu’un peu d’histoire apporte beaucoup de philosophie. Les noms propres, qu’on le veuille ou non, sont généralement porteurs d’une inscription dans une histoire qui n’est pas seulement personnelle (fils ou fille de X ou Y) mais aussi collective (relevant de telle ou telle communauté, nation ou peuple). Les changements de nom qui ont eu pour objectif de se séparer d’une communauté, pour mieux se fondre dans une autre, au moins aux yeux d’autrui, ont eu des effets assez mitigés et parfois même contreproductifs pour les générations d’en dessous. Outre les problèmes psychologiques ainsi générés (les fils reprochant à leur père leur lâchet é et leur volontaire soumission à la pression souvent raciste, antisémite ou simplement xénophobe) pouvant aller jusqu’à des formes de psychose, la mesure est volontiers inefficace. Le cas des Juifs est saisissant en même temps que paradigmatique : des antisémites patentés tiennent et publient la liste à jour de ces changements de nom, d’autres, moins patentés, ne se font pas faute d’évoquer les noms d’origine de personnalités publiques, d’autres enfin stigmatisent des intellectuels juifs sur la base de leur patronyme, quitte à faire quelques erreurs d’attribution, au demeurant souvent volontaires…

Le « judaïsme moderne » (quelque soit l’entente qu’on aura de ce vocable) a inventé des histoires en nombres pour rire (comme il se doit) de tout cela, n’ayant pas oublié, que l’histoire des enfants d’Abraham a commencé elle-même sous le signe d’un changement de nom.

On en racontera une qui semble la quintessence de toutes :

Abraham Livitowski (il a un accent yddish prononcé) va aux services de l’État Civil demander à changer de nom : il veut s’appeler « Louis Dupont ». Après quelques mois de démarches et, très aidé par l’employée de l’État civil, il obtient son changement. Quelques temps après, il revient au bureau de l’État Civil pour demander à changer une nouvelle fois de nom : maintenant il veut s’appeler « Louis Durand ». Très surprise, l’employée lui demande « mais pourquoi Monsieur Dupont, cela ne vous convient pas “Dupont” ? — Si si, c’est très bien, mais quand on me demande “Comment vous vous appelez ?” et que je réponds “Louis Dipont” on me demande toujours “et avant, vous vous appeliez comment?” Alors, maintenant si je m’appelle “Louis Dirant” et qu’on me demande “et avant ?”, je répondrai “Louis Dipont !” »

Hélène Roudier de Lara

System of Logic.

Cf, G. Frege, « sens et dénotation » in Écrits logiques et philosophiques, Le seuil. On trouvera dans le Dictionnaire Wittgenstein de H. J. Glock à l’article « noms » (Gallimard) un bon résumé des controverses sur ce sujet dans la philosophie du langage de Mill à Russell et, bien sûr, une analyse fouillée de l’attitude de Wittgenstein.

Dans l’alliance abrahamique telle que la raconte la Genèse, en échange de terres pour ses descendants, Abraham accepte la circoncision et rajoute une lettre à son nom… (Avram devenant Avraham).