On aurait tort d'être surpris par cette entrée dans un abécédaire des  sociétés modernes. En effet l'une des caractéristiques majeures de ces sociétés tient à ce que les privilèges y ont été, officiellement du moins, abolis, et, pour la France – et pour le monde, puisque la France fut la première à entrer dans cette voie de manière systématique - cette abolition a pour date la Nuit du 4 août 1789.

Cette nuit fut décisive non seulement 1/ parce qu'elle mit fin au système féodal mais 2/ parce que, dans le même mouvement et peut-être sans l'avoir réellement voulu, elle a donné à la modernité l'une de ses missions majeures.

1/ Sous la pression des circonstances (les campagnes se soulèvent les unes après les autres depuis quelques semaines; en plusieurs endroits on a brûlé dans le château voisin les titres de servitude féodale, et la revendication, d'abord circonscrite à la propriété seigneuriale, semble menacer la propriété tout court), l'Assemblée Nationale interrompt le 3 au soir son ordre du jour, puis, après quelques hésitations  et à la demande de représentants de la noblesse elle-même (à commencer par le Vicomte de Noailles, cadet sans fortune, et par le Duc d'Aiguillon, riche propriétaire), décide la suppression des privilèges fiscaux, l'abolition des corvées et servitudes personnelles, la possibilité de racheter les droits féodaux au « denier 30 ». 

Ce faisant elle ne faisait qu'accélérer un processus de délitement du régime féodal commencé bien plus tôt. Il y avait longtemps notamment que nombre de droits seigneuriaux n'étaient plus que des souvenirs et depuis des années des projets de réforme au plus haut niveau de l'Etat avaient mûri dont l'objet était (sous l'influence de la pensée physiocratique) d'unifier la propriété pour en faire la base rationnelle de l'Etat.

2/On sait que cette nuit se déroula dans une atmosphère particulière. Les propositions du Vicomte de Noailles et du duc d’Aiguillon sont votées dans l’enthousiasme et, sur cet élan, de 8 heures du soir à 2 heures du matin, les députés des trois ordres gagnent tour à tour la tribune et rivalisent d’ardeur pour faire le sacrifice à la nation des droits particuliers des communautés et des corps qui les ont élus : "L'attendrissement, l'exaltation étaient montés de proche en proche à un point extraordinaire. Ce n'étaient dans toute l'Assemblée qu'applaudissements, félicitations, expression de bienveillance mutuelle. Les étrangers présents à la séance étaient muets d'étonnement..." (Michelet Histoire de la Révolution française)

On comprendrait mal cet enthousiasme s'il s'était uniquement agi d'accélérer un processus enclenché depuis longtemps. L'objet de cet enthousiasme ne saurait être simplement la fin de quelque chose; ce qu'il salue en fait ce n'est pas la fin des seuls privilèges féodaux mais la fin de tous les privilèges. Toutefois cette dernière fin, au contraire de la première, il ne suffit ni de la constater, ni de la proclamer: il faut la réaliser. Ainsi l'évènement, comme tout événement authentique, a dépassé l'idée particulière qu'il avait d'abord formée pour répondre aux circonstances, et produit une véritable idée nouvelle: celle d'un monde sans privilégiés.

Si la Nuit du 4 août fut décisive ce fut donc à la fois comme acte de décès  du système féodal, et, au bénéfice et à la charge des générations à venir, comme " promesse indéfinie d'égalité". Nous sommes encore tributaires de cette promesse. 

Philippe Réache

                                                                                

                                                                        imagerie de propagande

 

 [1]« L’Assemblée nationale détruit entièrement le régime féodal » (première phrase du texte final voté le 11 août)

 [2] C’est ce que les historiens ont appelé la « Grande Peur », traînée gigantesque de fausses nouvelles relatives à un complot aristocratique visant  à empêcher par tous les moyens le triomphe des temps nouveaux ouverts par les élections au Etats généraux et à l’Assemblée nationale : « Par des lettres de toutes les provinces il paraît que toutes les propriétés de quelque nature qu’elles soient sont la proie du plus coupable brigandage. De tous les côtés les châteaux sont brûlés… » (3 août, porte-parole du Comité des Rapports)

 [3] L’Assemblée discute alors de la Déclaration des Droits.

 [4] L’Assemblée envisage dans un premier temps de réprimer les soulèvements : « L’Assemblée nationale …déclare que toutes les redevances et prestations accoutumées doivent être payées comme par le passé jusqu’à ce qu’il en ait été autrement ordonné par l’Assemblée » (motion proposée par Target, député du Tiers parisien, le 4 au soir).

 [5] « Grand exemple que la noblesse expirante a légué à notre aristocratie bourgeoise ! » (Michelet Histoire de la Révolution française)

 [6] « Les communautés (c’est-à-dire les paroisses rurales) ont fait des demandes (…) Qu’ont-elles demandé ? Que les droits d’aide fussent supprimés, qu’il n’y ait plus de subdélégués, que les droits seigneuriaux fussent allégés ou échangés. » (Vicomte de Noailles in Jaurès, Histoire socialiste)

 [7] « Ce ne sont point seulement des brigands qui, à main armée, veulent s'enrichir dans le sein des calamités : dans plusieurs provinces le peuple tout entier forme une ligue pour détruire les châteaux, pour ravager les terres, et surtout pour s'emparer des chartriers, où les titres des propriétés féodales sont en dépôt. Il cherche à secouer un joug qui depuis tant de siècles pèse sur sa tête, et il faut l'avouer, Messieurs, cette insurrection, quoique coupable, (car toute agression violente l'est) peut trouver son excuse dans la vexation dont il est la victime (…) On ne peut pas demander aux seigneurs la renonciation pure et simple de leurs droits féodaux. Ces droits sont leur propriété, et l’équité défend d’exiger l’abandon d’aucune propriété sans accorder une juste indemnité au propriétaire. » (Duc d’Aiguillon in Jaurès, idem)

 [8] Certains historiens ont pensé qu’en proposant le rachat, l’Assemblée cherchait à reprendre d’une main ce qu’elle avait donné de l’autre. Mais comme l’écrit Furet : « En réalité, l’argent est à cette époque le grand égalisateur des conditions, l’instrument de destruction des privilèges et de l’ancienne société à ordres ». (Dictionnaire critique de la Révolution française) ; « au denier 30 » : c'est-à-dire que pour se libérer d'une redevance féodale, il faudra payer trente fois, en capital, le montant annuel de cette redevance.

 [9] La France à la veille de la Révolution est, comme l’écrit Furet, « le pays d’Europe le moins féodal, du fait de l’action même de l’Etat administratif ». (La Révolution)

 [10] Selon l’expression de François Furet à propos de la Révolution elle-même (Penser la Révolution française)