28 octobre 2009
N comme Nation (au défi de l'universalisme)
Nation au défi de l’universalisme et du cosmopolitisme présents dans les gènes des sociétés modernes.
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Les droits de l’homme sont déclarés comme universels. Est-ce que cela n’interdit pas à deux États qui reconnaissent cette universalité d‘entrer en conflit violent ? Kant pense qu’une société des nations devra voir le jour afin de faire respecter le droit entre les États sur le modèle de ce qui se passe à l’intérieur des États de droit. Le titre de son ouvrage comporte les deux mots qui nous intéressent : Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique.
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En principe, rien n’interdit de concilier l’attachement à cette communauté de destin qu’on appelle une nation avec l’universalité des droits et le cosmopolitisme du Droit.
Dans les faits, il a souvent fallu choisir entre les principes universalistes et la préférence pour son pays.
Ou bien on préfère le droit à son camp comme le fit Marlène Dietrich ou bien: « Right or wrong, my country » (les adversaires des droits universels leur objectent qu’il n’y a pas d’hommes sans racines nationales, et qu’il n’y a pas de valeurs supérieures à celles, forcément particulières, d’une tradition d’une culture d’une nation.)
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Dans cette querelle, à mon avis, les deux camps ont raison.
C’est effectivement une illusion de croire que la francité se ramène aux principes universels inscrits dans la Déclaration des droits de l’homme. La France est une nation qui n’est pas née de 1789. Elle possède une identité nationale, comme les autres nations. Cette identité est historique, en devenir, comme celle d’un individu. Elle est aussi essentielle. Un vivant qui ne défendrait pas le maintien de son soi au cours de ses échanges avec les autres disparaîtrait, c’est le cas de le dire, corps et âme.
L’attachement à l’identité nationale de la France, à une façon de vivre particulière, à une mémoire particulière, à une sensibilité particulière, à un patrimoine et même à des préférences, n’empêche en rien de reconnaître l’universalité des droits de l’homme et de respecter les autres identités nationales. Mieux vaudrait d’ailleurs admettre, par exemple quand nous critiquons la justice italienne ou américaine, que nos convictions sont souvent des préférences nationales, plutôt que de faire la leçon aux autres pays au nom de l’universalisme.
L’universalité des principes n’implique nullement que les personnes, les nations et les cultures aient la même identité.
Cela paraît même aller de soi.
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André Sénik
Commentaires
Actualité!
Votre billet très équilibré est particulièrement d'actualité, au moment où on soumet à un nouvel examen la notion d'identité nationale. Comme ce n'est pas ma meilleure heure, je vais donner à mes réactions le temps de prendre forme.
Où se cache l'identité?
Les français, puisqu'il s'agit d'eux, ici, ont un problème d'identité, ou plus exactement de définition de leur identité. Il me semble que les jeunes mettent facilement entre parenthèses cette question, choisissant l'ouverture vers le cosmopolitisme, justement, en attendant de rencontrer les limites de cette indétermination.
Les responsables politiques s'inquiètent de cette indifférence, mais leur définition de l'identité nationale est très hétérogène.
Le passé n'est plus mobilisateur. La décolonisation* est terminée, la France est engagée dans la construction européenne, et la réticence souverainiste, de droite ou de gauche, s'affaiblit, car elle concerne les adultes encore concernés par les derniers conflits internationaux ou coloniaux. Mourir à la guerre ou perdre son homme de cette façon ne font plus partie des hypothèses des jeunes adultes d'aujourd'hui. Est-il opportun de leur imposer les cultes encore en vigueur?
Le présent n'est pas exaltant. La rétraction de la population active se fait au détriment des juniors et des seniors. Mais ces derniers bénéficient de dispositions sociales, mises en place quand, précisément, ils étaient les premiers à être victimes de la récession structurelle de notre économie.
Par contre, l'idée d'une prestation sociale pour les jeunes rejetés par le monde du travail a rencontré une grande résistance. C'est l'acuité de leurs difficultés d'aujourd'hui qui va contraindre les décideurs à venir au secours des jeunes. Comment, par ailleurs, obtenir d'eux davantage de civisme, que leur situation prive de sens?
Le futur serait encourageant (il a l'avantage d'être inconnu), mais flou, dépourvu de symboles. L'Union Européenne, qui est une réussite par l'élimination du risque de guerre entre les nations européennes**, n'est pas encore en mesure d'offrir une identité européenne qui rassemblerait les mêmes valeurs que celle dont on a paré notre identité nationale***. Si les jeunes européens ne se sentent enfermés par aucune frontière, ils n'en sont pas encore à se confondre, et si les rudiments de langue anglaise servent de langue véhiculaire dans toute l'Europe, l'état de connaissance et de pratique de notre propre langue ne laisse pas beaucoup de place à la passion pour la culture des autres. C'est peut-être là un point sur lequel un effort n'aurait pas d'à-côtés chauvins, potentiellement xénophobes: faire aimer leur langue aux jeunes français, concentrer leur sentiment d'identité sur cette possession****.
*Je ne peux que placer en note les difficultés réelles que la France et d'autres nations européennes rencontrent avec la nouvelle immigration non européenne, qui rencontre l'hostilité, durable, ou l'indifférence, qui favorisent le choix communautariste. Facilité, de plus, par le maintien du lien avec le pays d'origine, par la télévision et la rapidité des voyages
**Les conflits mondiaux du XXième siècle ayant toujours trouvé leur origine ou leur inspiration dans l'Europe d'alors, l'hypothèse d'un nouveau conflit mondial partant d'ailleurs ne semble pas effleurer les peuples européens.
***Les étrangers qui nous aiment citent souvent notre Révolution de 1789 comme événement identifiant. La commémoration de la Révolution s'est concentrée sur le spectacle télégénique du défilé du 14 Juillet sur les Champs Élysées, qui fait une redoutable concurrence aux tentatives provinciales. La citoyenneté sur canapé reste confidentielle!
****Il ne s'agit évidemment pas de la défendre contre les autres langues européennes, de s'engager dans une compétition, une comparaison, mais de renouer avec sa complexité, et l'accès qu'elle donne à la littérature en langue française, qui n'est pas limitée à la France.
leçon de Rousseau
"Défiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher au loin dans leurs livres des devoirs qu'ils dédaignent de remplir autour d'eux(...)ils se vantent d'aimer tout le monde pour avoir le droit de n'aimer personne." (Jean-Jacques Rousseau, "Emile", L.I)
Il ne s'agit pas d'une contestation du cosmopolitisme mais d'en énoncer les conditions. Selon Rousseau (et contre Platon), de même qu'un homme ne peut s'attacher à sa patrie s'il n'est pas d'abord attaché à sa famille (et Platon avait bien tort de vouloir dissoudre les liens familiaux pour faire des citoyens)*, de la même manière comment des hommes sans patrie ou indifférents à leur patrie pourraient-ils s'inquiéter du sort de l'humanité? L'amour de l'humanité comme l'amour de la patrie supposent des médiations.
* "comme s’il ne fallait pas une prise naturelle pour former des liens de convention ! comme si l’amour qu’on a pour ses proches n’était pas le principe de celui qu’on doit à l’Etat ! comme si ce n’était pas par la petite patrie, qui est la famille, que le cœur s’attache à la grande ! comme si ce n’était pas le bon fils, le bon mari, le bon père, qui font le bon citoyen !" (Emile,5). Rousseau reconnaît toutefois le génie de Platon ("ce beau génie avait tout combiné, tout prévu") qui avait compris que la question politique et la question de la famille sont étroitement liées, (même s'il s'est trompé sur la solution).
guerre d'Algérie
C'était fin 1960. Guerre d'Algérie. J'étais insoumis. Avec l'aide du FLN, je passais, via l'Allemagne, en Tunisie et entrais en contact avec des responsables algériens du FLN. A ma proposition de combattre à leur côté, ils me répondirent que:
1/ils étaient sensibles à ma démarche;
2/faute d'être aguerri, je risquerais ma vie plus que les autres et ne leur serais d'aucune utilité;
3/déserter oui, mais il ne faut pas faire la guerre à sa patrie.
socialisme et marxisme
Jaurès s'est élevé contre la formule de Marx,"Les prolétaires n'ont pas de patrie." ("Manifeste communiste"), dans laquelle il ne veut voir qu'une "boutade malencontreuse", une "boutade hargneuse et étourdie":
"Qu’on ne dise point que les patries, ayant été créées, façonnées par la force n’ont aucun titre à être des organes de l’humanité nouvelle fondée sur le droit et façonnée par l’idée, qu’elles ne peuvent être les éléments d’un ordre supérieur, les pierres vivantes de la cité nouvelle instituée par l’esprit, par la volonté consciente des hommes...Dans l'individu humain, la sensibilité n'abolit pas les fonctions végétatives...La raison n'abolit pas la sensibilité...De même, les nations s'élèveront dans l'humanité sans se dissoudre." (Jaurès, "L'armée nouvelle" 1910)
nation et histoire
Dans sa célèbre conférence, "Qu'est-ce qu'une nation?" (1882),Renan précise:
"L'oubli, et je dirai même l'erreur historique, sont un facteur essentiel de la création d'une nation, et c'est ainsi que le progrès des études historiques est souvent pour la nationalité un danger. L'investigation historique, en effet, remet en lumière les faits de violence qui se sont passés à l'origine de toutes les formations politiques, même de celles dont les conséquences ont été le plus bienfaisantes."
En relisant Simone Weil, je comprends pourquoi:
" Par exemple, on peut trouver dans l'histoire des faits d'une atrocité aussi grande, mais non plus grande, sauf peut-être quelques rares exceptions, que la conquête par les Français des territoires situés au sud de la Loire, au début du XIIIe siècle (...)
Le comté de Bourgogne était le siège d'une culture originale et extrêmement brillante qui ne lui survécut pas. Les villes de Flandre avaient, à la fin du XIVe siècle, des relations fraternelles et clandestines avec Paris et Rouen ; mais des Flamands blessés aimaient mieux mourir que d'être soignés par les soldats de Charles VI. Ces soldats firent une expédition de pillage du côté de la Hollande, et en ramenèrent de riches bourgeois qu'on décida de tuer ; un mouvement de pitié amena à leur offrir la vie s'ils voulaient être sujets du roi de France ; ils répondirent qu'une fois morts leurs os refuseraient, s'ils pouvaient, d'être soumis à l'autorité du roi de France. Un historien catalan de la même époque, racontant l'histoire des Vêpres siciliennes, dit – « Les Français, qui, partout où ils dominent, sont aussi cruels qu'il est possible de l'être ... »(...)
La Franche-Comté, libre et heureuse sous la suzeraineté très lointaine des Espagnols, se battit au XVIIe siècle pour ne pas devenir française. Les gens de Strasbourg se mirent à pleurer quand ils virent les troupes de Louis XIV entrer dans leur ville en pleine paix, sans aucune déclaration préalable, par une violation de la parole donnée digne d'Hitler (...)
Quand on loue les rois de France d'avoir assimilé les pays conquis, la vérité est surtout qu'ils les ont dans une large mesure déracinés." ("L'enracinement")
gauche et sentiment national
La Révolution Française a été un moment décisif dans la formation du sentiment national(déplacement de la fidélité au Roi à la fidélité à la patrie) : comment expliquer dès lors que la gauche française aujourd'hui se sente si mal à l'aise vis-à-vis de ce sentiment ?
avec Simone Weil
La nation est un assemblage historique où le hasard et la violence eurent une grande part. On ne saurait donc en faire un absolu. On ne peut pas non plus en méconnaître le caractère essentiel, aujourd’hui encore notamment :
« La nation seule, écrit S.Weil, depuis déjà longtemps, joue le rôle qui constitue par excellence la mission de la collectivité à l'égard de l'être humain, à savoir assurer à travers le présent une liaison entre le passé et l'avenir. En ce sens, on peut dire que c'est la seule collectivité qui existe dans l'univers actuel. »
Ni la famille (« personne aujourd'hui ne pense à ceux de ses aïeux qui sont morts cinquante ans, ou fût-ce vingt ou dix ans, avant sa naissance, ni à ceux de ses descendants qui naîtront cinquante ans, ou fût-ce vingt ou dix ans après sa mort »), ni la profession, ni le village, la ville, la contrée, la province, la région, ni les ensembles plus vastes englobant plusieurs nations, du point de vue de la collectivité et de sa fonction propre, ne comptent.
Si la nation disparaît (ce qui n’est nullement impossible), qui assurera « le bien le plus précieux de l'homme dans l'ordre temporel, c'est-à-dire la continuité dans le temps, par delà les limites de l'existence humaine? » ( Simone Weil, « L’enracinement »)
Merci de noter ma nouvelle adresse e-mail
Amicalement;
Adam
Simone weil
Comment expliquer l'intérêt de Simone Weil pour l'enracinement national alors que dans son oeuvre elle nous invite à aller vers l'impersonnel et l'absolu?
merci
josé le roy
Allons zenfants...
D'où viennent les défis les plus difficiles à relever pour l'idée de nation? De l'universalisme des droits et du cosmopolitisme du Droit, comme l'affirme André Sénik? Il me semble que c'est bien plus du côté des particularismes et des communautarismes que réside le défi majeur, pour ne pas dire la menace la plus grave.
Comme Charles, je constate que de nombreux secteurs de l'opinion de gauche et de nombreux groupes et partis pareillement orientés sont gênés aux entournures dès qu'on évoque l'idée d'un sentiment national. Sans doute la persistance d'une vulgate internationaliste se fait-elle encore sentir. Sans doute l'héritage de fort mauvais souvenirs y est-il pour beaucoup: l'exaltation de la patrie et du drapeau a couvert bien des intérêts sordides et bien des horreurs colonialistes et La Marseillaise comporte des paroles dont la brutalité lyrique et cocardière nous écorche le gosier. Sans doute, c'est au sinistre Besson qu'est revenu le lancement d'un débat qui sent la manoeuvre électorale à plein nez. Mais est-ce une raison suffisante pour éviter de s'interroger sur ce qui a du sens dans le fait de se savoir (de se sentir?) français sans éprouver pour cela ni fierté ni honte particulières?
Paris c'est la France, la France c'est l'universel !
Quelques remarques à la suite de la lecture (tardive) de ce billet et de ses commentaires :
- "La Marseillaise" est le seul hymne national à ne faire aucune mention du nom d'un pays quelconque : on appelle les "enfants de la patrie" à lutter contre la tyrannie (en l'occurence celle étrangère des rois contre la France mais aussi contre leur propre peuple). On n'appelle ainsi en aucun cas les "enfants de la France" à lutter contre les tyrans ! L'universalisme est constitutif comme il a été dit de l'identité nationale française moderne... du moins jusque ces dernières années ! Je n'ai pas de raison précise à apporter, n'ayant que peu lu encore sur le sujet, mais peut-être est-ce dû au fait que la France de 1789 est avant une France de la diversité (attention, je ne dis pas uniquement, car il y a un véritable sentiment national, notamment dans ce que Charles a rappelé avec l'attachement au roi, et qui dure jusqu'en juin 1791), une France éclatée, une France intrinsèquement universelle. D'un autre côté c'est bien à cette époque que sont inventées les "frontières naturelles" de la France, avec notamment le Rhin (jusqu'à son embouchure)... et ce n'est pas Danton qui le proclame le premier, mais un Allemand : Anacharsis Cloots !
- La France de la Révolution a été universaliste dans son discours, assez peu dans ses faits, comme le montre la répression du fédéralisme qui s'opposait à la dictature parisienne sur le reste du territoire. Ainsi Robespierre a-t-il pu répondre aux tenants d'une démocratie plus décentralisée qui lui reprochaient de rejeter les particularismes régionaux au profit de l'unité parisienne, les Girondins, en janvier 1793 : "Ce n'est point une cité de six cent mille citoyens que vous accusez, c'est l'opinion publique et l'ascendant invincible de la raison universelle." C'est dans les mémoires de l'historienne Mona Ozouf que j'ai puisé cette réflexion*. C'est un livre qui place la question d'André Sénik en son coeur : comment concilier les multiples identités qui se superposent dans l'histoire d'une vie (l'école républicaine, la famille bretonne, l'Eglise). La réponse est tout en nuances et en intelligence, et l'ouvrage se termine par une petite centaine de pages de réflexion précisément sur la relation de la République française depuis 1789 à l'Un et à l'universalisme. Mona Ozouf rappelle qu'avant la pensée jacobine robespierriste, il y avait eu une pensée fédéraliste plus respectueuse de la diversité et des particularismes régionaux à travers le courant Girondin. Néanmoins c'est le second discours qui l'a emporté, faisant de l'unité absolue de la patrie un dogme, car l'incarnation de l'universel, à ce moment là, ne peut souffrir de diversité : il n'y a qu'un universel comme il n'y a qu'une seule vérité : "Avec pareille vision des particularités, entraves au patriotisme, obstacles à la constitution d'un homme universel, ferments criminels de discorde à l'intérieur d'une communauté harmonieuse, le seul impératif que comprenne la pensée révolutionnaire est de les repousser à l'extérieur de l'espace national : l'Etre Un fabrique de la scission, la passion d'unir ne se comprend pas sans son versant d'exclusion." (p.193). Pour mieux saisir dans les faits ce que cela a pu signifier, je vous laisse méditer ces paroles de Saint-Juste à la Convention au moment de la mise en place de la Terreur :
« Il n’y a point de prospérité à espérer tant que le dernier ennemi de la liberté respirera. Vous avez à punir non seulement les traîtres, mais les indifférents mêmes ; vous avez à punir quiconque est passif dans la République et ne fait rien pour elle : car, depuis que le peuple français a manifesté sa volonté, tout ce qui lui est opposé est hors le souverain ; tout ce qui est hors le souverain est ennemi. » (10 octobre 1793). Au nom de cette unité, la Terreur aura dans son ensemble tué à peu près 1% de la population française.
- Ce diktat de l'universel a donné les guerres révolutionnaires, la colonisation "civilisatrice", le patriotisme exacerbé et raciste face aux "Boches" en 14-18... mais également l'abolition de l'esclavage en 1848** ou la Résistance face au nazisme.
Raphaël Loffreda
* Mona Ozouf, "Composition française. Retour sur une enfance bretonne", Gallimard, 2009.
** La relation entre la Révolution et l'esclavage est assez complexe. c'est uniquement à la toute fin de son existence, en septembre 1791, que la Constituante abolit l'esclavage en France seulement, et c'est sous la Convention robespierriste en 1794 qu'il est totalement abolit, avant d'être rétablit par Napoléon en 1802.
complexité
en lisant les commentaires précédents, j'aperçois mieux ce qui fait (parmi sans doute plein d'autres choses) la complexité de la réflexion sur la nation (et sur l'identité nationale), c'est que celle-ci peut être questionnée soit au nom d'identités plus réduites qu'elles (régions, villes...) soit au nom d'identités plus vastes (Europe, monde); et ces manières de questionner n'ont pas du tout le même sens, quand il n'est pas contradictoire (régionalisme et universalisme).
URSS
Je note que l'URSS a été le seul pays à ne faire référence qu'à une idéologie politique et nullement à un espace ou un peuple. Là encore on peut trouver une filiation avec la Révolution française, notamment dans cette posture universaliste. J'insiste sur le terme de posture, car il est désormais bien établi et connu que l'URSS a pratiqué une intense russification au mépris des minorités opprimées.
Aragon
Quelqu'un peut-il me dire ou trouver le poème d'Aragon où les mots "Ma France" reviennent en boucle au début de chaque strophe ou vers (je ne sais plus)? Ou peut-être le mettre en commentaire pour moi. Souvent les poètes ont le mot de la fin.
Marianne
Je Vous Salue Ma France
JE VOUS SALUE MA FRANCE
de Louis Aragon écrit à la veille de la victoire de 44, 45
Je vous salue ma France arrachée aux fantômes
O rendue à la paix Vaisseau sauvé des eaux
Pays qui chante Orléans Beaugency Vendôme
Cloches cloches sonnez l'angélus des oiseaux
Je vous salue ma France aux yeux de tourterelle
Jamais trop mon tourment mon amour jamais trop
Ma France mon ancienne et nouvelle querelle
Sol semé de héros ciel plein de passereaux
Je vous salue ma France où les vents se calmèrent
Ma France de toujours que la géographie
Ouvre comme une paume aux souffles de la mer
Pour que l'oiseau du large y vienne et se confie
Je vous salue ma France où l'oiseau de passage
De Lille à Roncevaux de Brest au Mont-Cenis
Pour la première fois a fait l'apprentissage
De ce qu'il peut coûter d'abandonner un nid
Patrie également à la colombe ou l'aigle
De l'audace et du chant doublement habitée
Je vous salue ma France où les blés et les seigles
Mûrissent au soleil de la diversité
Je vous salue ma France où le peuple est habile
A ces travaux qui font les jours émerveillés
Et que l'on vient de loin saluer dans sa ville
Paris mon coeur trois ans vainement fusillé
Heureuse et forte enfin qui portez pour écharpe
Cet arc-en-ciel témoin qu'il ne tonnera plus
Liberté dont frémit le silence des harpes
Ma France d'au delà le déluge salut
orgueil national et compassion
Il me semble que dans le débat actuel sur l’identité nationale, auquel il est difficile d’échapper, dès lors notamment qu’on se penche sur la notion de Nation comme on le fait ici, une distinction proposée par Simone Weil est peut-être éclairante (en dépit d’une formulation qui peut apparaître aujourd’hui étrange) :
« On peut aimer la France pour la gloire qui semble lui assurer une existence étendue au loin dans le temps et l'espace. Ou bien on peut l'aimer comme une chose qui, étant terrestre, peut-être détruite, et dont le prix est d'autant plus sensible »
La première forme de patriotisme relève de l’orgueil national « par nature exclusif, non transposable ». A la seconde façon d’aimer son pays, Simone Weil donne le nom de « compassion pour la patrie » et précise : « la compassion a les yeux ouverts sur le bien et le mal et trouve dans l'un et l'autre des raisons d'aimer. C'est le seul amour ici-bas qui soit vrai et juste. » (Weil, « L’enracinement »)
patrie et pays
Cette page de Rousseau m'a surpris:
« Si je te parlais des devoirs du citoyen, tu me demanderais peut-être où est la patrie, et tu croirais m’avoir confondu. Tu te tromperais pourtant, cher Émile ; car qui n’a pas une patrie a du moins un pays. Il y a toujours un gouvernement et des simulacres de lois sous lesquels il a vécu tranquille. Que le contrat social n’ait point été observé, qu’importe, si l’intérêt particulier l’a protégé comme aurait fait la volonté générale, si la violence publique l’a garanti des violences particulières, si le mal qu’il a vu faire lui a fait aimer ce qui était bien, et si nos institutions mêmes lui ont fait connaître et haïr leurs propres iniquités ? O Émile ! où est l’homme de bien qui ne doit rien à son pays ?...
Ne dis donc pas : que m’importe où je sois ? Il t’importe d’être où tu peux remplir tous tes devoirs ; et l’un de ces devoirs est l’attachement pour le lieu de ta naissance. Tes compatriotes te protégèrent, enfant, tu dois les aimer étant homme. » ("Emile", 5e partie)
Si je savais...
"Si je savais une chose utile à ma nation qui fût ruineuse à une autre, je ne la proposerais pas à mon prince, parce que je suis homme avant d'être Français ou bien que je suis nécessairement homme, et que je ne suis Français que par hasard.
Si je savais quelque chose qui me fût utile, et qui fût préjudiciable à ma famille, je la rejetterais de mon esprit. Si je savais quelque chose utile à ma famille, et qui ne le fût pas à ma patrie, je chercherais à l'oublier. Si je savais quelque chose utile à ma patrie, et qui fût préjudiciable à l'Europe, ou qui fût utile à l'Europe et préjudiciable au genre humain, je la regarderais comme un crime." (MES PENSEES)
Ces réflexions sont de Charles-Louis de Secondat, baron de Montesquieu, seigneur de la Brède et autres lieux. Elles sont souvent citées dans le but de présenter l'auteur de l'Esprit des Lois comme rétif au nationalisme, comme citoyen du monde, voire comme partisan convaincu d'une Europe supranationale (un site propose même un fragment de cette citoyen inscrit sur le drapeau de l'Union européenne).
Je les ai recopiées sur mon vieux Lagarde et Michard qui présnete, sous le titre "Son portrait", ce qu'on pourrait prendre comme un texte complet et organisé alors qu'il s'agit d'un assemblage de remarques discontinues tirées d'un ensemble touffu de notes manuscrites (biffées, reprises, raturées, annotées... par Montesquieu ou tel ou tel de ses divers secrétaires) rassemblées en trois cahiers. Il ne s'agit pas du tout d'un journal, ou d'un texte à intention autobiographique: si on y découvre de brèves notes à caractère personnel, des articles plus longs y figurent, ainsi que des pistes de travail, des renvois à des lectures ou à d'autres textes (publiés, eux)de l'auteur. Ces manuscrits constituaient sans doute comme une sorte de dossier portatif, d'aide-mémoire, de "sauvegarde" d'un travail en cours ou en projet. Montesquieu voyageait fréquemment et... il n'avait pas de clef USB (!) Le déchiffrage et le classement (chronologique? thématique?)de ces passages a dû être ardu et donner lieu à hésitations et controverses.
En attendant l'édition critique en cours (Oxford Voltaire Foundation, on peut se reporter à l'édition Bouquins et à une édition numérique établie par des universitaires de Caen: celle-ci fait apparaître que les deux paragraphes que j'ai reproduits appartiennent en fait à deux passages séparés.
Le grand moment de succès de ces pensées de Montesquieu fut leur édition par Bernard Grasset en 1941 après une grande vente de manuscrits en 1939: 18000 exemplaires vendus en six mois! Quel sens prenaient les lignes de Montesquieu pour les lecteurs d'alors? Une évocation de la valeur suprême du genre humain? Une caution apportée par les Lumières au cosmopolitisme? Une justification de l'idée que le souci de l'Europe (et quelle "Europe" en 41 pour Bernard Grasset??)passait avant celui de la patrie?
Quelque spécialiste de la pensée de Montesquieu pourrait sans doute nous éclairer davantage, mais il me semble que le texte en question peut à bon droit être opposé aux tenants de la priorité à accorder, selon eux, aux intérêts de nos filles sur ceux de leurs cousines, à ceux de leurs cousines sur ceux de leurs voisines, à ceux de leurs voisines sur ceux des étrangères... La hiérarchie des valeurs proposée par Montesquieu part (en bas) du plus personnel et particulier pour s'élargir (en haut) à ce qui est le plus vaste et universel et je note que si les "utilités" les plus restreintes sont à ne pas proposer, à rejeter de son esprit, à essayer d'oublier... l'atteinte à ce qui est utile au genre humain est présenté comme un "crime".
Montesquieu, précurseur de la notion de "crime contre l'humanité"?
A noter également que celui qui n'est "Français que par hasard" (celui de la naissance) affirme ailleurs ceci:"Je suis un bon citoyen; mais dans quelque pays que je fusse né, je l'aurais été tout de même."
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