La très récente interview du président iranien Mahmoud Ahmadinejad par France 2 illustre l’importance des thèses négationnistes, lorsqu’il qualifie pour la énième fois la Shoah de « mythe », appelant ses contradicteurs à faire des enquêtes sérieuses sur le sujet, niant par là plus de 60 années de travaux historiques[1]. Ces mensonges nés dans la France de l’immédiat après-guerre[2] ont connu une forte médiatisation et diffusion à partir de la publication en 1978 d’un article de Robert Faurisson dans Le Monde qualifiant Auschwitz de mythe justement. Ils soulèvent une dimension particulièrement épineuse de l’Histoire. C’est de ce point particulier que j’aimerais traiter ici, et non résumer les différentes postures négationnistes ni même leurs trop nombreux échos. En quoi le négationnisme pousse à (re)définir les frontières de l’Histoire au sein de la société ?

L’Histoire ne peut être uniquement comprise comme un simple récit du passé, une mise en ordre chronologique. Elle est avant tout réflexion et analyse, bien que le récit soit important (il ne s’agirait pas que l’indispensable description factuelle disparaisse au profit d’une totale analyse, qui deviendrait alors pure abstraction). L’analyse historique se fonde sur une méthode stricte et rigoureuse (autant que peut l’être la méthodologie des sciences humaines) : le travail sur les sources est ainsi fondamental (pluralité, critique interne et externe) ainsi que la confrontation avec les autres travaux historiques[3]. Un historien n’écrit en effet jamais « seul » l’Histoire puisqu’il insère sa réflexion individuelle dans une autre, collective, (en ce sens qu’il s’appuie sur la somme des savoirs établis par la communauté scientifique historique). Ces deux éléments constituent autant de preuves de la véracité des faits établis, et de garde-fous. Je dirais même que l’Histoire ne doit, dans sa phase d’écriture, avoir d’autre but qu’elle-même, au risque d’être dévoyée. Sur ces points essentiels, qui permettent de distinguer un historien d’un polémiste, écrivain ou journaliste, les négationnistes s’inscrivent en faux. Ils prétendent ainsi que leurs travaux relèvent d’une méthodologie rigoureuse, se définissant comme des « révisionnistes »[4]. Ils se posent en victime d’une communauté historique sectaire, manipulée et manipulatrice, mais également en prophètes puisqu’ils prétendent identifier, dénoncer et combattre un « mythe »[5]. Robert Faurisson a ainsi cherché à démontrer l’exactitude des thèses de Rassinier en montrant l’impossibilité technique d’un gazage à Auschwitz et en arguant de l’absence d’un document prouvant qu’Hitler aurait donné un ordre explicite d’exterminer tous les juifs[6]. Ce faisant il cherche à se placer dans une argumentation scientifique[7]. Les propos négationnistes ont néanmoins eu cela de positif, qu’ils ont poussé la communauté historienne à clarifier et corriger certains aspects et erreurs sur le génocide juif[8].

L’Histoire, souvent très identitaire, met en jeu une mémoire collective perçue comme fondatrice du temps présent et des temps à venir. Pour cela elle résonne largement dans une société qui s’en empare et qui donc estime avoir des droits dessus[9]. La très épineuse tension entre besoin de justice et écriture de l’Histoire que révèle le négationnisme se situe sur une frontière délicate à tracer. Punir ceux qui professent ces mensonges sous-tendus par une idéologie raciste et/ou antisémite est une nécessité pour qui adhère aux valeurs humaines et démocratiques qui fondent nos sociétés. Or, comme l’un des fondements de notre droit est que seul ce qui est interdit par la loi peut être puni, il a bien fallu que les démocraties s’emparent de cette question et légifèrent sur le sujet, c'est-à-dire l’Histoire[10]. Plusieurs interrogations surgissent alors :

1/ Des représentants du Peuple peuvent-ils voter une vérité historique ? Leur élection leur donne-t-elle la légitimité pour le faire ? Il y a bien sûr des vérités historiques, notamment factuelles (et c’est pour le moment sur ce point que portent les lois contre les négationnistes) mais chacun sait que les interprétations des événements évoluent avec la recherche qui doit être vivante.

2/ Sur quoi les spécialistes du droit se basent-ils pour écrire ces lois ? Des travaux historiques bien sûr, or les historiens travaillent dans la nuance, ils sont à la recherche d’une vérité que leur fonction ne les oblige pas à trouver nécessairement, contrairement au juge ! [11] Leur temps d’action et de réflexion n’est également pas le même.

3/ À quel moment peut-on décider qu’une vérité a été définitivement établie, pour autant que celle-ci puisse l’être ? Car voter une loi dans un débat historiographique non terminé reviendrait à le figer artificiellement, et déposséder l’une des positions intellectuelles de tout moyen d’expression et d’approfondissement[12].

Il est triste de constater que l’opposition légitime de certains historiens aux lois mémorielles soit récupérée par une extrême droite dénuée de scrupules[13]. La question que je me pose encore est celle du pragmatisme ou non à adopter en la matière.

Raphaël Loffreda (professeur agrégé d’Histoire)

[1] « Si l’Holocauste est un fait historique, il faut qu’ils [la France et la communauté mondiale] autorisent la recherche à ce sujet. » Le président iranien ne s’est pas interdit de susciter de telles recherches en organisant en décembre 2006 une conférence internationale à Téhéran, à laquelle Faurisson est intervenu comme spécialiste du sujet, intitulée : « Révision de l’Holocauste, une vision globale. » Mais Ahmadinejad a cela de plus que les instigateurs des thèses négationnistes qu’il représente le peuple iranien, voire pour certains le monde arabe (bien qu’il ne soit lui-même nullement arabe) tandis que les premiers ne représentent qu’eux-mêmes, et/ou éventuellement une partie très minoritaire de la classe politique (extrême gauche et surtout extrême droite). Je viens de re-visionner cette interview du 22 septembre 2009 sur Dailymotion [http://www.dailymotion.com/video/xaktl6_ahmadinejad-interview-france2-22092_news]. Moins de 5 jours plus tard elle a déjà été vue 40.000 fois. Beaucoup des près de 200 commentaires ont trait à ses propos négationnistes, alors que bien d’autres sujets brûlants sont évoqués (nucléaire, récentes élections, tensions avec la France à propos de citoyens respectifs emprisonnés…), et les débats sont particulièrement vifs, voire vulgaires. Il  est intéressant de voir qu’ils portent essentiellement sur la problématique, actuelle, israélo-palestinienne, montrant ainsi combien la mémoire de la Seconde Guerre mondiale est d’actualité, non pas pour le fait historique qu’elle a été, mais pour les valeurs, les transgressions qu’elle a suscitées : elle reste plus que jamais un repère moral, mais où le bien et le mal ne sont pas situés par tous dans le même camp.

[2] Maurice Bardèche, Nuremberg ou la Terre Promise, 1948 ; Paul Rassinier, Le Mensonge d’Ulysse, 1950.

[3] « [L’historien] signale [par ses renvois à d’autres historiens] que son texte prend place dans une sorte d’hyper-texte collectif, qu’il vient compléter sur certains points, contredire sur d’autres, renouveler sur d’autres enfin. […] Le texte de l’historien est plus qu’un texte : c’est un élément d’un ensemble qui le dépasse et l’englobe. […] Pour faire autorité, le discours de l’historien doit être autorisé non seulement par le savoir dont il se dit détenteur mais par l’inscription de ce savoir dans le grand œuvre de la corporation savante. » in Antoine Prost, Douze leçons d’histoire, Seuil, 1996, p.267-268.

[4] Le négationnisme a d’abord été le fait de nier ou de minimiser le génocide juif de la Seconde Guerre mondiale. Ce terme inventé en 1987 par l’historien français spécialiste de Vichy, Henry Rousso, n’a clairement pas la même signification que celui de « révisionnisme ». Est révisionniste, au sens strict, le fait de contester, à partir d’une méthode historique bien établie, un fait historique admis par la communauté : « le révisionnisme est consubstantiel à la discipline historique » écrit Pierre Milza (L’Europe en chemise noire. Les extrêmes droites en Europe de 1945 à aujourd’hui, Flammarion, 2004, p.159) ; est négationniste le fait de contester, fallacieusement, au mépris d’une méthode historique rigoureuse (notamment en sélectionnant, et en sur-interprétant, les sources), un crime contre l’humanité clairement établi et reconnu par l’ensemble de la communauté scientifique. Différence de méthode et d’objectif donc, car le négationnisme est par ailleurs profondément idéologique (réhabilitation de Vichy et de son idéologie politique, réhabilitation du Reich hitlérien, contestation d’Israël et plus largement antisémitisme).

[5] Maurice Bardèche, avec l’objectif de réhabiliter les collaborationnistes français, a d’abord cherché à réduire les crimes nazis à de « simples » crimes de guerre, qu’il place au même niveau que les crimes des Alliés (notamment les bombardements massifs). Pour lui il n’y a pas de génocide et le IIIe Reich a avant tout cherché à protéger l’Europe d’une invasion russe. Dans le même temps, l’ancien déporté issu de l’extrême gauche, Paul Rassinier, a lui aussi nié le génocide qu’il qualifie de mythe inventé par Israël en vue d’obtenir des indemnités de la part de l’Allemagne (P. Milza, L’Europe en chemises noires…, op. cit. ; Rousso Henry, « Portrait d’un faussaire : Paul Rassinier », in Les collections de l’Histoire, n°3, octobre 1998, p.100-101).

[6] Il y a d’ailleurs de fortes chances, du fait du fonctionnement polycratique du Reich et de la « méthode » de gouvernement d’Hitler, qu’un tel document n’existe pas (ce qui n’est en rien une preuve de la non existence de la volonté d’Hitler d’exterminer les Juifs).

[7] Mais en rejetant tous les témoignages, arguments, documents et autres preuves qui ne collent pas à sa démonstration, et qui sont pléthoriques, il opère en vérité une sélection fallacieuse, dommageable à la véracité historique et en opposition radicale à la méthodologie historique.

[8] Le nombre de juifs morts a Auschwitz a été revu fortement à la baisse (de 4 millions d’abord supposés à 1,2 millions aujourd’hui prouvés) ; les six camps d’extermination ont été clairement identifiés et distingués des camps de concentration (ainsi les historiens ont reconnu qu’il n’y avait jamais eu de chambre à gaz à Buchenwald) ; l’existence des chambres à gaz a été définitivement prouvée par l’étude des archives de l’entreprise Topf und Söhne qui fournissait les camps en fours crématoires (Wieviorka Annette, « Le négationniste et la chambre à gaz », in L’Histoire, n°331, mai 2008, p.16-19).

[9] Il n’y a qu’à voir les nombreuses émissions, documentaires, revues de vulgarisation, etc. qui existent. Je citerai les propos simples mais éclairants de Tzvetan Todorov à ce sujet : « Les individus comme les groupes ont besoin de connaître leur passé : c’est que leur identité en dépend, même si elle ne s’y épuise pas. Frappé par la maladie d’Alzheimer, l’individu sans mémoire perd son identité, cesse d’être lui-même. Il n’existe pas non plus de peuple sans mémoire commune. » in « Du bon et du mauvais usage de la mémoire », in Manière de voir, n°76, 2004, « Les génocides dans l’histoire », p.90-93.

[10] Une série de lois « mémorielles » ont ainsi été votées depuis la « loi Gayssot » de 1990 qui punit les propos négationnistes sur le génocide juif : reconnaissance du génocide arménien par le Parlement français, « loi Taubira » sur la commémoration et l’enseignement de l’esclavage, loi sur l’enseignement du « rôle positif » de la colonisation. Néanmoins, la justice avait déjà des armes juridiques pour punir les négationnistes dans les années 1980, mais pas au nom de la « vérité historique », uniquement pour la condamnation de propos racistes ou antisémites (procès intenté par le MRAP et la LICRA contre Faurisson en 1981).

[11] Rebérioux Madeleine, « Faut-il des lois contre les négationnistes ? », in Les collections de l’Histoire, n°3, octobre 1998, p.102-103.

[12] Dans le débat qui oppose ainsi Christiane Taubira aux historiens signataires de la pétition « liberté pour l’Histoire » à propos de sa loi sur la commémoration de l’esclavage, il me semble que le discours politique est ambivalent et très rhétorique. Ainsi lorsqu’elle écrit dans Le Monde (15 octobre 2008) que « lorsque la société s’empare [du passé], le législateur doit proférer une parole particulière, et légitime, dans la polyphonie produite par les historiens et les associations », elle dévoile, malgré toutes les précautions émises avant pour ne pas mettre en cause le travail spécifique des historiens, une pensée dangereuse : dans le débat historiographique, qualifié donc de « polyphonie », c’est au non-spécialiste qu’est le représentant élu du Peuple de trancher en énonçant une parole « légitime » ! Les dérives, on l’imagine facilement, guettent une société qui entend fixer par la loi ce qu’il faut croire ou ne pas croire de son passé.

[13] Ainsi M. Gollnish s’oppose à une loi européenne sanctionnant le négationnisme : « Je me range du côté des historiens comme Pierre Vidal-Naquet et Madeleine Rebérioux [tous les deux à gauche et aucunement négationnistes, il va de soit], qui contestent au législateur le soin d’écrire l’histoire. » (Le Monde, 18 janvier 2007).