Je ne reviendrai pas dans le détail sur la légende originaire qui a inspiré à Freud le nom de cette disposition humaine à s’aimer soi-même, le narcissisme. Je la résumerai par la prédiction de l’oracle :  Il  (« Narcisse ») ne vivra qu’à condition de ne pas se voir..

Un sentiment d’amour pour soi était connu sous le nom d’amour propre. Il n’avait pas le statut d’une instance essentielle du psychisme, mais celui d’une référence morale qu’il fallait respecter (tu aimeras  ton prochain comme toi-même*). L’amour-propre tient plutôt, alors, de l’idéal du moi : c’est un respect de soi-même, un objectif à atteindre, une préférence à propos de soi.

L’amour-propre des  religions ne concerne pas le corps, mais l’âme qui l’habite, et qui aura à rendre des comptes. Le corps n’est sacré que comme demeure. L’homme n’en dispose pas, et la rigueur morale  qu’il doit imposer à sa vie, s’impose à son corps (tenté par le mal).

Dans la nomenclature freudienne, le narcissisme constitue l’investissement libidinal de sa propre personne, son corps, en premier lieu, support de sa vie, objet offert à l’intérêt des autres.  Freud pose que le nourrisson doit pratiquer cet investissement de lui-même, pour survivre. Il considère que les psychoses résultent des avatars de cet investissement initial**. L’amour pour ce qu’on est, comme sujet, pour ce qu’on fait, pour soi-même, avant de servir la société, sont des extensions du narcissisme.

C’est ce qu’on entend par narcissisme dans les sociétés modernes, qui ont laissé s’exprimer l’individualisme en lui accordant la liberté. Cet individualisme devient de plus en plus global, le corps devenant partie intégrante du « moi » (Robert Redeker).

Autant le narcissisme était condamné par les religions et les sociétés qu’elles dominaient (« le moi est haïssable »), autant il est admis aujourd’hui que, dans les limites d’une capacité à l’auto-critique, il constitue un capital pour un individu, dans son parcours d’intégration à la société. L’acquisition de ce capital ne va pas de soi, tellement le parcours est long et semé d’incidents qui mettent à mal le narcissisme.

La petite enfance est présumée comblée par l’amour des parents, mais leurs insuffisances, leurs maladresses, ou leur partialité, sont cependant le lot de beaucoup de sujets. L’amour des parents est autant une demande qu’une offre, et l’offre est inconsciemment conditionnée à la satisfaction de la demande, de gratification du narcissisme maternel et paternel, justement. La méconnaissance de  cette inter-activité est à la base des théories de Bettelheim sur l’autisme.

La seconde enfance confronte les enfants aux apprentissages et à la compétition sur le terrain des acquisitions de connaissances. Ils ont à gratifier le narcissisme de leurs parents, mais aussi celui de  leurs enseignants, substituts des parents. Du niveau, de la solidité, du narcissisme des enseignants, va dépendre le destin de celui des élèves. Il serait illusoire d’attendre une perfection de ce parcours.  Certains auront accumulé des bénéfices narcissiques, d’autres, des déficits.

L’étape suivante est l’adolescence et l’entrée dans la compétition sexuelle et son corollaire sentimental. Offrir son corps à l’autre en échange du sien met en balance les mérites de chaque corps, de chaque « moi ». La rebuffade est l’épreuve la plus douloureuse, la plus dangereuse. C’est l’âge des tentatives de suicide, avec quelques réussites. Le soutien des parents, de tous les adultes, est particulièrement nécessaire pendant cette période de remise en question permanente.

L’intégration dans la société par le biais d’une profession constitue la dernière étape, guère moins dangereuse pour la réserve de narcissisme encore disponible. Les sociétés modernes, avec leur  instabilité de l’offre d’emploi, l’incertitude des carrières, majoritairement aléatoires, mettent à l’épreuve les narcissismes. Tel qui se croyait prêt, prêt à l’emploi, se voit renvoyé à l’école pour complément de formation. Le sentiment d’utilité est un des piliers du narcissisme adulte (c’est un sentiment préparé à l’avance, mais de réalisation tardive).

Entre les carrières inférieures aux attentes, les salaires minables et désespérément fixes, les exigences de rendement, de sacrifice pour l’entreprise, les licenciements qui mettent en pointillés la vie, le narcissisme est mis à rude épreuve. Pour une grande partie de la population active, le nivellement par le bas est le lot commun.

Chaque victime ne dispose à coup sûr que de sa capacité à s’échapper de ce sort par une reconstruction de son narcissisme. Les formations, les reconversions, les psychothérapies, les « coachings » n’ont pas  d’autre but, au final.

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Yves Leclercq (psychanalyste)

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*Du point de vue de la religion, c’est s’aimer soi-même que de se conformer à la loi.

**Les pathologies du narcissisme ne font pas partie des psychoses, mais des pathologies de la personnalité. Par défaut (de narcissisme), ce sont les états-limites, que le sentiment de non-valeur accompagne. Par excès, ce sont les personnalités narcissiques, obsédées, comme le personnage mythique, par leur image, celle renvoyée par le miroir, ou celle que leur renvoie la société, interrogée avec inquiétude. L’écrivain Jean-Denis Bredin en a fait un portrait très forcé dans la 
nouvelle « Mon toto », du recueil « La tache » (Gallimard, 1988)