vive les sociétés modernes - abécédaire

Cet abécédaire est élaboré progressivement. Les contributions proviennent d'horizons (professionnels, disciplinaires, philosophiques...) divers. Il voudrait être un témoignage sur notre époque.

14 octobre 2009

N comme Narcissisme (dans la société moderne. Handicap ? Ou viatique ?)

Je ne reviendrai pas dans le détail sur la légende originaire qui a inspiré à Freud le nom de cette disposition humaine à s’aimer soi-même, le narcissisme. Je la résumerai par la prédiction de l’oracle :  Il  (« Narcisse ») ne vivra qu’à condition de ne pas se voir..

Un sentiment d’amour pour soi était connu sous le nom d’amour propre. Il n’avait pas le statut d’une instance essentielle du psychisme, mais celui d’une référence morale qu’il fallait respecter (tu aimeras  ton prochain comme toi-même*). L’amour-propre tient plutôt, alors, de l’idéal du moi : c’est un respect de soi-même, un objectif à atteindre, une préférence à propos de soi.

L’amour-propre des  religions ne concerne pas le corps, mais l’âme qui l’habite, et qui aura à rendre des comptes. Le corps n’est sacré que comme demeure. L’homme n’en dispose pas, et la rigueur morale  qu’il doit imposer à sa vie, s’impose à son corps (tenté par le mal).

Dans la nomenclature freudienne, le narcissisme constitue l’investissement libidinal de sa propre personne, son corps, en premier lieu, support de sa vie, objet offert à l’intérêt des autres.  Freud pose que le nourrisson doit pratiquer cet investissement de lui-même, pour survivre. Il considère que les psychoses résultent des avatars de cet investissement initial**. L’amour pour ce qu’on est, comme sujet, pour ce qu’on fait, pour soi-même, avant de servir la société, sont des extensions du narcissisme.

C’est ce qu’on entend par narcissisme dans les sociétés modernes, qui ont laissé s’exprimer l’individualisme en lui accordant la liberté. Cet individualisme devient de plus en plus global, le corps devenant partie intégrante du « moi » (Robert Redeker).

Autant le narcissisme était condamné par les religions et les sociétés qu’elles dominaient (« le moi est haïssable »), autant il est admis aujourd’hui que, dans les limites d’une capacité à l’auto-critique, il constitue un capital pour un individu, dans son parcours d’intégration à la société. L’acquisition de ce capital ne va pas de soi, tellement le parcours est long et semé d’incidents qui mettent à mal le narcissisme.

La petite enfance est présumée comblée par l’amour des parents, mais leurs insuffisances, leurs maladresses, ou leur partialité, sont cependant le lot de beaucoup de sujets. L’amour des parents est autant une demande qu’une offre, et l’offre est inconsciemment conditionnée à la satisfaction de la demande, de gratification du narcissisme maternel et paternel, justement. La méconnaissance de  cette inter-activité est à la base des théories de Bettelheim sur l’autisme.

La seconde enfance confronte les enfants aux apprentissages et à la compétition sur le terrain des acquisitions de connaissances. Ils ont à gratifier le narcissisme de leurs parents, mais aussi celui de  leurs enseignants, substituts des parents. Du niveau, de la solidité, du narcissisme des enseignants, va dépendre le destin de celui des élèves. Il serait illusoire d’attendre une perfection de ce parcours.  Certains auront accumulé des bénéfices narcissiques, d’autres, des déficits.

L’étape suivante est l’adolescence et l’entrée dans la compétition sexuelle et son corollaire sentimental. Offrir son corps à l’autre en échange du sien met en balance les mérites de chaque corps, de chaque « moi ». La rebuffade est l’épreuve la plus douloureuse, la plus dangereuse. C’est l’âge des tentatives de suicide, avec quelques réussites. Le soutien des parents, de tous les adultes, est particulièrement nécessaire pendant cette période de remise en question permanente.

L’intégration dans la société par le biais d’une profession constitue la dernière étape, guère moins dangereuse pour la réserve de narcissisme encore disponible. Les sociétés modernes, avec leur  instabilité de l’offre d’emploi, l’incertitude des carrières, majoritairement aléatoires, mettent à l’épreuve les narcissismes. Tel qui se croyait prêt, prêt à l’emploi, se voit renvoyé à l’école pour complément de formation. Le sentiment d’utilité est un des piliers du narcissisme adulte (c’est un sentiment préparé à l’avance, mais de réalisation tardive).

Entre les carrières inférieures aux attentes, les salaires minables et désespérément fixes, les exigences de rendement, de sacrifice pour l’entreprise, les licenciements qui mettent en pointillés la vie, le narcissisme est mis à rude épreuve. Pour une grande partie de la population active, le nivellement par le bas est le lot commun.

Chaque victime ne dispose à coup sûr que de sa capacité à s’échapper de ce sort par une reconstruction de son narcissisme. Les formations, les reconversions, les psychothérapies, les « coachings » n’ont pas  d’autre but, au final.

.

Yves Leclercq (psychanalyste)

.

*Du point de vue de la religion, c’est s’aimer soi-même que de se conformer à la loi.

**Les pathologies du narcissisme ne font pas partie des psychoses, mais des pathologies de la personnalité. Par défaut (de narcissisme), ce sont les états-limites, que le sentiment de non-valeur accompagne. Par excès, ce sont les personnalités narcissiques, obsédées, comme le personnage mythique, par leur image, celle renvoyée par le miroir, ou celle que leur renvoie la société, interrogée avec inquiétude. L’écrivain Jean-Denis Bredin en a fait un portrait très forcé dans la 
nouvelle « Mon toto », du recueil « La tache » (Gallimard, 1988)

Posté par pierregautier75 à 15:24 - N - Commentaires [22] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

"double direction" du narcissisme

Il me paraît très redoutable, parce que contre-productif, de limiter aujourd’hui l’approche du phénomène du narcissisme aux pathologies de la « personnalité » (catégorie plus que flottante), sans envisager la détermination métaphysique et historique de cette question trop actuelle.
Selon la belle formule de Lou Salomé, il y a une « double direction » du narcissisme. D’un côté, il est au commencement de l’expérience humaine. Dans le retrait du monde et dans l’affirmation de soi, l’homme se lie à son apparition, donnant naissance à la possibilité de l’image et de toute création : c’est le « génie du narcissisme » (Lou Salomé), sa force de liaison. De l’autre, seconde direction, il y a le malin génie, ou le mauvais génie du narcissisme, celui qui a historiquement triomphé sur les bases de l’idéalisme cartésien. C’est en ce sens qu’il faut entendre aussi le « narcissisme » – au sens métaphysique et historique d’un phénomène de culture : le narcissisme, c’est la figure destinale du sujet moderne, né de l’ère de la représentation. Avec Descartes, en effet, le sujet pensant, « ne s’adressant qu’à lui-même » et désinvestissant le monde, est à lui-même sa propre référence ; auto–référent, il devient autosuffisant, jusqu’au risque du solipsisme. À la limite, Descartes le dit, ce sujet pensant pourrait « être » sans corps et sans monde, puisqu’il est à lui-même sa pure origine.
Dès lors, le destin du sujet occidental, devenu planétaire, a été celui de son inflation, celui de son excès ; la subjectivité est devenue identité, et l’identité s’est avérée un trop d’identité, en proie à ce qu'on peut nommer un « narcissisme de déliaison ». Car en s’identifiant à lui-même, le sujet s’est non seulement délié du monde, du temps, de l’altérité, mais il s’est aussi délié de lui-même. Ainsi commence l’aventure de l’idéalité comme coupure, ce que Mallarmé appelle « la maladie d’idéalité », qui s’est développée jusqu’au « malaise » ou au « mal-être » que Freud tente de penser au revers des phénomènes de « l’identité » et de « la culture » (sous le nom de « narcissisme des petites différences »)
Dans son dernier texte (inachevé), Du clivage comme processus de défense, Freud explicite ce narcissisme de déliaison. En refusant l’ouvert du monde, en voulant se soustraire à l’angoisse et à la menace traumatisante qui peut toujours venir du dehors, le sujet se replie dans l’unité pour ne pas échapper à soi, pour se préserver de la division. Mais comme une telle unité se fait par le trauma, l’angoisse se loge à l’intérieur du sujet, qu’elle vient diviser, et c’est ce « clivage », qui fait le fond de l’unité, laquelle n’est donc qu’une fiction. L’identité naît du clivage que le sujet fomente en tentant de conjurer la séparation : l’identification est à ce prix. C’est là le destin schizophrénique de la subjectivité moderne comme phénomène de culture, et sans doute aussi l’horizon de l’extension planétaire de l’autisme.

Posté par J.Lauxerois, 15 octobre 2009 à 11:10

prenons garde aux faux dilemmes

Dans son usage, le mot narcissisme recouvre plusieurs formes de l'amour de soi.
L'amour de soi est une chose: c'est l'estime que le sujet a pour lui-même. À mes yeux, c'est le noyau central du bonheur.
L'amour-propre, désigne plutôt l'amour de l'image de soi dans le regard d'autrui et dans la comparaison avec autrui.
Adam Smith voit dans ce désir de l'estime de l'autre la base des sentiments sociaux.
La présentation du narcissisme comme facteur de déliaison est donc peut-être un faux dilemme s'il est vrai que notre narcissisme nous fait vivre pour le regard de l'autre.
Il est en tout cas exact que la réflexion sur les sociétés modernes tourne autour du miroir que ces sociétés tendent à l'individu pour qu'il s'y saisisse et s'y identifie. La question à laquelle ce miroir veut bien répondre est "quelle est ma valeur individuelle aux yeux des autres aujourd'hui?"
Si je me souviens bien de ce que dit Freud dans "malaise dans la civilisation" ce n'est pas que le malaise provient du narcissisme, mais du sacrifice que la culture lui impose. Prière de me rectifier si je me trompe.
Quant à Descartes, dont la démarche réflexive sur la question de la vérité procède radicalement du sujet individuel isolé des autres, comme le fera Rousseau sur la question du fondement légitime des sociétés, il ne tombe pas plus dans le solipsisme ( croire qu'on est seul au monde) que Rousseau ne prône le retour à la vie individuelle sauvage d'avant l'établissement des sociétés.
La vertu principale aux yeux de Descartes est la générosité qui est le respect d'une faculté commune à tous les hommes, celle de faire un bon usage de la liberté.
La critique du narcissisme et de l'individualisme (et non de leur forme pathologique qu'est la phobie à l'égard des autres) ne doit pas oublier que l'amour pour soi est la rampe de lancement de l'amour pour autrui en ce qu'il m'est semblable.

Posté par senik, 15 octobre 2009 à 13:36

Amour de soi

Le narcissisme est l'amour de soi, et se construit à partir de l'amour reçu. Les pathologies ou les déviances du narcissisme se répartissent par excès ou par défaut: adulation et carence éducative corrélative; carence affective, ou excès éducatifs, visant à briser la résistance de l'enfant.
Contrairement à l'hypothèse de Freud et à la croyance répandue qui a suivi et qui a encore de beaux restes, l'autisme et les psychoses ne sont pas la conséquence d'une carence affective. Par contre ces pathologies en déterminent une, car l'amour est un sentiment interactif, qui s'entretient par la réciprocité.
Si l'amour de soi a besoin de cet apport initial pour se construire, l'autonomie du sujet peut lui donner une forme radicalement asociale ou anti-sociale. Les pervers, les psychopathes, n'ont pas tous souffert d'une carence affective ou d'une carence éducative. Leur choix de vie n'est pas imposé. La forme que prend leur narcissisme, qui exclut l'amour pour l'autre, est libre.
Le narcissisme "normal" prend des coups tout au long de la vie*. Il permet de supporter SA différence. Son effondrement ou son retournement sont toujours possibles.
*Il est un élément essentiel de ce que j'appelle le "squelette psychique" et de la "résilience" chère à Boris Cyrulnik.

Posté par Yves Leclercq, 16 octobre 2009 à 06:51

Le lai de Narcisse (Anonyme, XIIe)

"Jamais je n'eus sur moi de pouvoir
Ni ne fus moi-même depuis
Qu'Elle me laissait dans ses yeux voir
Dans un miroir qui me plait beaucoup.
Miroir, depuis que je me mirais en toi
M'ont tué les soupirs profonds
Et je me perds comme se perdit
Le beau Narcisse à la source."

("Anc non agui de me poder
Ni non fiu meu de l'or'ençai
Que'm laisset en sos uelhs veser
En un miralh que molt me plai
Miralh, puie me mirei en te
M'an mòrt li sospirs de priond
Qu'aissi perdei com'perdet se
Lo bel Narcissus en la font.")

Posté par pg, 16 octobre 2009 à 19:46

Narcisse et les sept nains

Est-il pertinent de remarquer que le premier long métrage animé, "Blanche Neige et les sept nains" de Walt Disney, présente précisément une méchante femme qui parce que son miroir ne satisfait plus à son narcissisme s'en va empoisonner sa belle et jeune concurrente ? Les petites filles qui voient ce dessin animé, encore aujourd'hui, s'identifient à l'innocente Blanche Neige, dévouée aux autres, tandis que l'affreuse sorcière narcissique est un modèle repoussoir absolu.

Paradoxe de la société de consommation naissante aux Etats-Unis ou bien révélateur de la crise des valeurs individualistes d'une société libérale traumatisée par sa première gigantesque crise économique et sociale ? Dans tous les cas je ne pense que Walt Disney ait cherché consciemment à faire passer ce message, mais après la lecture des commentaires précédents, la chose me frappe : le premier grand méchant de l'histoire du dessin animé est une femme, terriblement cruelle comme il se doit, et narcissique à l'extrême.

RL

Posté par Raphaël Loffreda, 17 octobre 2009 à 09:02

Réglement de comptes?

Votre remarque est très intéressante. Walt Disney a-t-il fait le portrait de sa propre mère? Il faudrait se pencher sur sa biographie.

Posté par Yves Leclercq, 17 octobre 2009 à 11:38

Blanche-Neige et Walt Disney

Une recherche sommaire sur ce créateur n'apporte pas d'éléments en faveur d'une souffrance intime. Après tout, un conte des frères Grimm avait servi de trame au dessin animé de long métrage de Walt Disney.
Ce dont il avait souffert réellement, c'est de la dureté impitoyable de la société américaine, âpre au gain et cynique.
Mais un américain la ressent comme "normale".

Posté par Yves Leclercq, 19 octobre 2009 à 10:14

"look"

Parmi ceux qu'on croise dans la rue ou dans le métro, de plus en plus rares sont ceux qui n'ont aucun look, ceux pour qui les vêtements notamment ne servent qu'à se couvrir (la prolifération des boutiques de vêtements étant la conséquence économique de cette évolution). Si le narcissisme, comme il a été dit, n'est pas simplement amour de soi mais amour de son image, la montée en puissance du look dans nos sociétés est aussi montée en puissance du narcissime. (La dimension historique et culturelle du narcissime me semble donc bien réelle.)
On peut s'attrister de cette évolution et la regarder comme la victoire de l'apparence sur l'être, du corps sur l'esprit... Mais ne peut-on pas s'en réjouir? Y voir l'expression généralisée d'un "souci de soi" (selon l'expression de Michel Foucault)qui, jusqu'à une date récente, était réservé à des groupes très restreints?

Posté par pierre gautier, 19 octobre 2009 à 16:30

On ne peut qu'être d'accord

Ce narcissisme qui donne son énergie à un souci de soi est une bonne chose. Sa généralisation, sa transformation en "droit", le sont également. Maintenant, c'est son contraire, l'incurie, qui se voit (il faut quand même se souvenir qu'il y a quarante ans, le narcissisme portait les oripeaux de l'incurie!).
De toute façon, la découverte de l'esprit de l'autre n'est pas liée à l'apparence.

Posté par Yves Leclercq, 19 octobre 2009 à 17:42

À la découverte de soi et de l'autre

Oui, en définitive, la découverte de l'esprit de l'autre et, à mon sens, le notre en propre n'est pas intrinsèquement lié à l'apparence.
Souvent et, pour ainsi dire la plupart du temps, il est nécessaire de dépasser la première impression liée à l'interface des apparences des deux côtés de la mise en relation.

Le fameux : "tu aimeras ton prochain comme toi-même" peut être interprété d’une toute autre façon que « narcissique », menant à une toute autre dimension.
D’ailleurs, autant que je sache, la réponse donnée par le rabbin Jésus à la question de savoir quel est la première des recommandations à suivre, est : « Tu aimeras le « seigneur » ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ton intelligence et de toute ta force et ton prochain comme toi-même. » ou « …Le deuxième, celui-ci : Tu aimeras ton prochain… ».
Bien sûr il est possible de lire ceci à la manière dont la religion notamment catholique a interprété cette phrase.
Pour ma part, sachant qu’elle n’a de toute façon pas été prononcée en français, ni même en latin et que sa source est puisée dans le texte de la Torah, je préfère de loin, de façon contemporaine, l’interpréter comme indiquant : Qu’il m’est recommandé, en premier lieu, d’aimer ce qui provoque ma vitalité propre, ce qui m’anime, ce qui me rend vivant et lui donner la souveraineté et alors, en second lieu, d’aimer mon semblable de cette manière là qui n’a rien à voir avec son apparence existentielle.
À mon sens, dans une réalité non-narcissique, la proposition ne concerne pas une mise en relation, voire une mise en commun :

d’image de contemplation et de gratification à image du même ordre, d’apparence à apparence,

mais d’être à être, de vitalité à vitalité.

Là, en cet espace de rencontre proposé, ne résident pas des images de soi, ni un quelconque « Dieu » idolâtré.
L’image, la représentation, l’habit du théâtre relationnel ordinaire n’a pas de raison de s’y exhiber.
La médiatisation par des apparences intentionnelles n’a pas de raison d’être.

Certes ce n’est guère « naturel » au sens de bain habituel relationnel affectif notamment (voir à ce propos, de B. Cyrulnik : « La naissance du sens » chez Hachette dans la collection «Question de Science ») cependant je pense que ce peut être au moins une piste de recherche, un bût non pas dans le sens d’une sublimation en « s’oubliant » ou d’un idéal inatteignable, mais à celui de proposition pratique à expérimenter, chacun par sa démarche propre d’adulte cherchant à se responsabiliser.
Je reconnais volontiers que selon toutes apparences, il y a du pain sur la planche et avant cela, du grain à moudre !!

Posté par Eric Delmas-Mars, 20 octobre 2009 à 16:41

Narcisse

On comprend mal le mythe de Narcisse, en le réduisant à la psychologie .
que dit le Mythe?
Narcisse voit son reflet dans le miroir, cherche à l'embrasser et en meurt.
L'interprétation psychologique est possible mais tellement plate.
En réalité, cette interprétation est métaphysique et spirituelele comme l'a dit Lauxerrois plus haut.

En m'identifiant à mon visage dans le miroir, je meurs à moi-même. Or c'est ce que nous faisons à chaque instant. A chaque insant, qu'il y ait un miroir devant moi ou pas, je me réduis à un visage. C'est moi que je vois dans le miroir.

Or , je ne suis pas un corps ou un visage, je ne suis pas une chose.

Mourir à soi-même, c'est perdre de vue CE qui regarde en nous, qui n'est pas du tout un visage ou deux yeux.

Narcisse raconte une chute qui se produit pour tous en cet instant et qui n'est pas psychologique mais métaphysique.

Nous sommes endormis. Morts. Oublieux de nous-mêmes.

http://www.visionsanstete.com/experiences/vrai_corps.htm

amicalement

josé le roy

Posté par josé le roy, 24 octobre 2009 à 14:17

Sur le mythe

Je n'ai pas de réponse à votre objection. Le mythe a lui-même de nombreuses formes. Celle que j'ai retenue, adaptée à mon simplisme, est que Narcisse est sidéré par son image, fasciné. Il "prend racine" et se transforme en fleur.
La signification que je lui attribue est clinique et moniste. Ceux que le psychanalyste Serge Leclaire désignait comme des "vivants morts", situation que rappelle vos derniers mots, ne sont pas des narcissiques.

Posté par Y.L., 25 octobre 2009 à 08:31

correction!

lire:"situation que rappellent vos derniers mots"

Posté par Y.L., 25 octobre 2009 à 08:33

Ficin et Plotin

« De là le sort si cruel de Narcisse chez Orphée. De là le malheur déplorable des hommes. Narcisse adolescent, c’est-à-dire l’âme de l’homme imprudent et inexpérimenté. Ne regarde pas son visage, elle ne prête aucune attention à sa propre substance et à sa propre vertu. Mais il poursuit dans l’eau son ombre et tâche de la saisir, c’est-à-dire qu’elle admire dans le corps éphémère et semblable à l’eau qui s’écoule une beauté qui n’est que l’ombre de la sienne. Il déserte sa propre figure tandis que l’ombre lui échappe toujours, puisque l’âme en s’attachant au corps se néglige, sans être rassasiée par l’usage du corps. En effet, ce n’est pas le corps lui-même qu’elle désire, mais sa propre beauté qu’elle convoite, séduite comme Narcisse par la beauté corporelle qui n’est que le reflet de cette beauté. Mais comme elle ne s’en rend pas compte, tout en désirant une chose elle en poursuit une autre et se trouve incapable de combler son désir. C’est pourquoi fondant en larmes il se consume, c’est-à-dire que l’âme, placée ainsi hors d’elle-même et tombée dans le corps, est tourmentée par des passions funestes et, souillée par les ordures du corps, meurt en quelque sorte, puisqu’elle semble être désormais plus un corps qu’une âme. C’est pour qu’il échappe à une telle mort que Diotime a ramené Socrate du corps à l’âme, de celle-ci à l’ange et de ce dernier à Dieu. »Marcile Ficin, Banquet

Ficin suit ici plotin

« Car si on voit les beautés corporelles, il ne faut pas courir à elles mais savoir qu’elles sont des images (eikones), des traces (ichnê), des ombres (skiai) ; et il faut senfuir vers cette beauté dont elles sont des images. Si on courait à elles pour les saisir comme si elles étaient réelles, on serait comme l’homme qui voulut saisir sa belle image (eidôlon kalou) portée par les eaux (ainsi qu’une fable (muthos), je crois, le fait entendre) ; ayant plongé dans le profond courant, il disparut ; il est de même de celui qui s’attache à la beauté des corps et ne l’abandonne pas ; ce n’est pas son corps, mais son âme qui plongera dans des profondeurs obscures et funestes à l’intelligence, il y vivra avec des ombres, aveugle séjournant
dans l’Hadès. »Plotin Ennéade, I, 6

Posté par jlr, 27 octobre 2009 à 22:30

Le corps méprisé

Je vous remercie de m'avoir révélé ces beaux textes, qui expriment la pensée des sages d'autrefois, sans illusion sur le sort du corps, et au contraire soucieux de celui de l'âme. La notion d'âme a du être très tôt la préoccupation de l'homme, comme seule capable de lui faire accepter la mort. L'impossibilité de se penser mort est le socle de l'animisme et de ses développements ultérieurs.

Posté par Y.L., 28 octobre 2009 à 16:32

"ombre de"

Si la beauté corporelle est l'ombre de la beauté spirituelle, cela signifie certes qu'elle n'est pas la beauté spirituelle; mais cela ne signifie-t-il pas aussi qu'elle possède elle-même, quoique corporelle, une dimension spirituelle? Dès lors il ne s'agirait plus nécessairement de fuir les beautés corporelles mais de les aimer dans toutes leurs dimensions.

Posté par PG, 29 octobre 2009 à 08:39

Bernard Shaw

À une belle femme qui le draguait en lui disant:"Vous rendez-vous compte, Maitre, ce que serait un enfant qui aurait votre intelligence et ma beauté?"Il répondit:" Avez-vous pensé qu'il pourrait avoir ma beauté et votre intelligence?"
Pardonnez-moi, cher PG, cette association qui a surgi en réfléchissant à votre commentaire.
Je pense que la dimension spirituelle de la beauté est celle que le désir lui ajoute. La confiance dans la durée des corps, des possibilités d'en entretenir les charmes, et à condition qu'ils soient convenablement habités, autorise à les chercher plutôt qu'à les fuir par sagesse*.
*J'ai eu l'occasion d'entendre un homme qui voulait une femme pas trop belle pour être sûr de ne pas être trompé!

Posté par Y.L., 29 octobre 2009 à 09:28

et l'amour?

je trouve moi aussi très beaux les textes de Ficin et de Plotin cités par JLR mais permettent-ils de penser l'expérience de l'amour entre êtres humains, dès lors qu'ils opposent l'âme et le corps ?
"L'amant aime le corps comme s'il était une âme et l'âme comme si elle était un corps. L'amour mêle la terre au ciel" (Octavio Paz)

Posté par pierre gautier, 04 novembre 2009 à 09:41

Il faut distinguer le véritable amour de l'amour narcissique qui consiste à aimer sa propre image dans l'autre. Cet amour n'est pas un amour de l'autre mais un amour propre qui se transforme vie en haine d'ailleurs; c'est un amour possession, bâti sur une illusion; c'est de l'égoïsme.
On peut penser un amour qui inclut la sagesse, il serait un amour de l'ensemble du monde, sans discrimination; un amour sans jugement. Dire oui à ce qui est, tel est l'amour.
mais comment penser le choix, l'élection dans cet amour? Si j'aime tout comment aimer plutôt telle personne que telle autre?
Je n'ai pas la réponse.
Je dirai pour l'instant que qui peut le plus peut le moins.
jlr

Posté par josé le roy, 06 novembre 2009 à 11:35

L'amour rate son objet

Un amour pour l'ensemble du monde, sans discrimination, sans jugement, changerait-il l'objet de l'amour, serait-il réciproque?
Il est permis d'en douter.
À l'échelle plus réduite de l'amour pour une personne, il en est, hélas, de même: l'objet de l'amour n'est pas lié par l'amour qui lui est dédié. Il conserve sa liberté. Dans le cas contraire il ou elle serait victime de la possessivité de l'amant(ou amante).
On distingue deux formes d'amour, le narcissique, que vous décrivez justement, qui n'est peut-être pas le plus constant, le plus fidèle, puisque exposé à la découverte que l'autre n'est pas soi, et l'amour anaclitique, qui investit l'autre comme soutien, comme substitut de parent. Il est plus stable, plus fidèle, mais exigeant et pouvant être associé à la jalousie, à l'étouffement de l'objet aimé.
Freud considérait cette forme comme la normale. Je suis tenté de dire qu'aimer est normal, que c'est une aptitude acquise grâce à l'amour reçu, mais qu'il n'y a pas d'amour "normal".

Posté par Y.L., 06 novembre 2009 à 19:03

Les animaux sont-ils narcissiques?

bonjour,

J'ai mis sur mon blog qulques reflexions et vidéos sur le Narcissisme et les animaux.
http://eveilphilosophie.canalblog.com/archives/2009/11/13/15781864.html

jlr

Posté par josé le roy, 13 novembre 2009 à 18:33

Condition nécessaire du Narcissisme

C'est la reconnaissance de SON image dans le miroir. Seul l'homme en est capable, très tôt (le stade du miroir). Les autres animaux voient un congénère qui leur fait peur(les vidéos de votre blog), ou qui excite leur curiosité (j'ai eu l'occasion d'observer des singes auxquels on avait donné un petit miroir: ils tenaient le miroir d'une main et essayaient de l'autre d'attraper le semblable qu'ils voyaient.
Une excitation sexuelle n'est pas observée, car chez les animaux les odeurs et des organes à couleur vive, en période de reproduction, sont les signaux utilisés. Dans l'espèce humaine, la vue a un rôle privilégié. L'odorat n'est sensible qu'à des odeurs signifiantes (parfums).
En conclusion, les animaux ne peuvent être "narcissiques".

Posté par Y.L., 14 novembre 2009 à 04:57

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