Depuis le 17e siècle et la  « glorieuse révolution » (1688-1689), l’Angleterre n’a pas connu d’insurrection révolutionnaire. Pas même en 1968, au contraire de nombre d’autres  pays européens.

Comment expliquer cette exception ?

Certainement pas par « le splendide isolement «  de la Grande-Bretagne : depuis plusieurs siècles celle-ci est l’un des pays les plus engagés dans le monde ! 

L’insularité induit sans doute un certain nombre de caractères spécifiques : mais pourquoi celui-ci ?

L’explication est plutôt à rechercher du côté des institutions solides et des contre-pouvoirs dont les Anglais se sont dotés au fil du temps :

- une monarchie puissante, mais aussi dès 1225 une Grande Charte, texte fondateur des liberté publiques, pour prévenir les dérives absolutistes.

- une Eglise officielle, l’Eglise anglicane[1], mais ne jouissant d’aucun monopole depuis le 18e siècle, puisque les autres religions sont reconnues (à l’exception des catholiques, non parce que catholiques toutefois, mais parce que papistes).

- un régime parlementaire qui n’a cessé de se préciser et de se renforcer : d’abord avec la Chambre des Lords, qui a joué un rôle moins conservateur que modérateur (et même plusieurs fois innovateur)[2]; puis la Chambre des Communes[3].

Ainsi l’Angleterre s’est progressivement transformée en une sorte de laboratoire politique, dont l’une des plus grandes réussites réside dans l’équilibre réalisé entre l’exécutif (le gouvernement, plus que le roi dépouillé de son pouvoir effectif depuis le 18e siècle) et le législatif (Chambres des Lords et des Communes).

La pratique de l’alternance au pouvoir à partir du 19e siècle a également contribué à pacifier la vie politique et le pays : d’abord alternance des conservateurs et des libéraux, puis alternance des conservateurs et des travaillistes.

Le scrutin uninominal à un tour, en favorisant les grands partis (deux le plus souvent, trois parfois) a empêché également la formation d’organisations extrémistes puissantes.[4]

Il faudrait encore évoquer la reconnaissance officielle des droits de l’opposition, conséquence pratique du respect envers l’adversaire politique (adversaire justement et non ennemi). Depuis 1960 il existe même le Shadow Cabinet (le premier fut travailliste) dont le leader est régulièrement consulté par le premier ministre.

Ces institutions (Monarchie, Eglise, Parlement) font l’objet d’un très large consensus qui s’est établi progressivement à partir du 18e, et un slogan tel que notre « élections, piège à cons » paraîtrait totalement incongru.

Ce consensus a évité aux Britanniques bien des violences qui ont ravagé le continent :

- sur le plan religieux, s’il n’a pas empêché dans le passé des heurts violents, ceux-ci n’ont pas débouché sur les guerres de religion qui ont ensanglanté la France par exemple ; et cela pour une large part à la faveur de la tolérance religieuse qu’ils proclamaient (Edit de tolérance[5]) et pratiquaient, du moins à l’égard des différents courants protestants.

- la singularité de l’Angleterre s’est aussi manifestée de manière particulièrement nette au 19e siècle : les conflits sociaux liés à l’industrialisation n’on pas pris la forme qui fut la leur sur le continent : celle de la lutte des classes[6]. Non que les classes n’existent pas en Grande Bretagne ; non seulement elles existent mais elles sont reconnues, et, plus encore, la conscience de classe (qui se traduit notamment par des manières de parler distinctes) y est favorisée[7]. Toutefois l’idée de lutte de classes n’a pas structuré la vie politique du pays (elle a même été encore affaiblie après 1945 par l’introduction du Welfare State).

L’accord sur les institutions y est sans doute pour quelque chose. Mais pas simplement ; la faible audience du marxisme doit aussi être prise en compte. Cette faible audience tenant elle-même : 1/ au caractère profondément religieux  du peuple anglais et donc à son hostilité de principe aux doctrines matérialistes ; 2/ à ce que l’Angleterre étant une terre d’émigration massive, les esprits forts et les opposants radicaux durent et purent aller chercher l’aventure ailleurs.

Il est vrai que des traits nouveaux, depuis environ quatre décennies , conduisent à nuancer fortement ce tableau. La monarchie , l'Eglise anglicane sont, pour des raisons différentes, moins vénérées qu'autrefois. La société britannique  connaît de profondes transformations: elle est devenue une société de consommation (la libération sexuelle est prônée par les Beatles dès 1963) et par l'immigration,  elle devient multiculturelle. Le droit de vote est abaissé à 18 ans en 1970. Elle voit aussi la violence réapparaître,notamment sur ses marges (en Irlande ,de 1969 à 1999;dans les villes à forte population immigrée en 1981 et 1985; attentat terroriste à Londres en 2005). Sous l'effet de la concentration de l'information, l'uniformisation de la pensée progresse et le Parlement lui-même perd de son hégémonie dans la production des lois au profit du gouvernement (et ce , indépendamment de la personnalité du Premier Ministre). Toutefois le règne de la loi (rule of law ) est toujours dominant."Il s'agit, selon Jacques Leruez, aussi bien d'une attitude d'esprit que d'un principe juridique et social...C'est un instrument incomparable du régime libéral". On peut donc continuer à louer les institutions britanniques.

L’Angleterre, admirée au 18e siècle par Montesquieu et Voltaire, au 19e par Guizot et Tocqueville et  20e par Siegfried et Aron,  peut aujourd’hui encore, en ce qui concerne le politique, être une source d’inspiration pour tous.

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S.Z (historien) et P.G

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[1] L'Eglise anglicane est dite "établie" parce qu'elle dispose de certains droits reconnus et qu'elle est soumise à des responsabilités légales.

[2] à propos de la Chambre les Lords :

                  "La chambre des Lords incarne à la fois un impératif de continuité , ou même d'immobilité , et aussi un besoin d'équilibre , une allergie à l'encontre de tous les extrémismes "

                  "La chambre des Lords paraît pencher plutôt du côté conservateur; en fait , il s'agit d'un pôle modérateur. Ex: en 1971 , lors du débat sur l'adhésion du Royaume-Uni aux Communautés européennes , la Chambre se mobilise , avec un taux de vote historique ( 509 pairs ) , et se prononce pour l'Europe , confirmant le penchant  pro-européen de l'establishment. Dans les années 80 , elle se pose en défenseur des traditions , des lois établies face au populisme révolutionnaire et centralisateur de Margaret Thatcher, par ex. en 1984 , en s'opposant à la mise en place temporaire d'autorités nommées , à la suite de la suppression du conseil du Grand Londres et des 6 conseils "métropolitains".

                    "La chambre des Lords exprime l'équilibre et la permanence de l'identité britannique. Les Lords se veulent les protecteurs des libertés et de la "Constitution". Ainsi , en 1994 , elle rend un jugement déclarant que les lois britanniques sur le temps partiel , les indemnités de licenciement et les licenciements abusifs sont contraires au droit communautaire. Ici , les Lords agissent à la fois en gardiens du droit (tant européen que britannique) et en protecteur d'équilibres sociopolitiques " (Philippe Moreau Defarges)

[3]  La séparation entre la Chambre des Lords et la Chambre des Communes apparaît au 14e siècle.

[4] Le scrutin uninominal à un tour ne fait pas toujours coïncider majorité parlementaire et majorité légale , mais il est souvent efficace.

[5] L'Edit de tolérance date de 1689 , mais dans un premier temps, il s'applique seulement aux Protestants (autres que les Anglicans) .Ils obtiennent la liberté de culte. Pour les autres cultes , cela viendra plus tard.

[6] les revendications violentes n’ont pas été sociales mais nationales

[7] notamment de la part de l’aristocratie anglaise ; mais celle-ci s’est dans l’ensemble montré plus consciente de ses devoirs que l’aristocratie française.