vive les sociétés modernes - abécédaire

Cet abécédaire est élaboré progressivement. Les contributions proviennent d'horizons (professionnels, disciplinaires, philosophiques...) divers. Il voudrait être un témoignage sur notre époque.

13 juin 2009

M comme Modération politique (Du génie anglais)

Depuis le 17e siècle et la  « glorieuse révolution » (1688-1689), l’Angleterre n’a pas connu d’insurrection révolutionnaire. Pas même en 1968, au contraire de nombre d’autres  pays européens.

Comment expliquer cette exception ?

Certainement pas par « le splendide isolement «  de la Grande-Bretagne : depuis plusieurs siècles celle-ci est l’un des pays les plus engagés dans le monde ! 

L’insularité induit sans doute un certain nombre de caractères spécifiques : mais pourquoi celui-ci ?

L’explication est plutôt à rechercher du côté des institutions solides et des contre-pouvoirs dont les Anglais se sont dotés au fil du temps :

- une monarchie puissante, mais aussi dès 1225 une Grande Charte, texte fondateur des liberté publiques, pour prévenir les dérives absolutistes.

- une Eglise officielle, l’Eglise anglicane[1], mais ne jouissant d’aucun monopole depuis le 18e siècle, puisque les autres religions sont reconnues (à l’exception des catholiques, non parce que catholiques toutefois, mais parce que papistes).

- un régime parlementaire qui n’a cessé de se préciser et de se renforcer : d’abord avec la Chambre des Lords, qui a joué un rôle moins conservateur que modérateur (et même plusieurs fois innovateur)[2]; puis la Chambre des Communes[3].

Ainsi l’Angleterre s’est progressivement transformée en une sorte de laboratoire politique, dont l’une des plus grandes réussites réside dans l’équilibre réalisé entre l’exécutif (le gouvernement, plus que le roi dépouillé de son pouvoir effectif depuis le 18e siècle) et le législatif (Chambres des Lords et des Communes).

La pratique de l’alternance au pouvoir à partir du 19e siècle a également contribué à pacifier la vie politique et le pays : d’abord alternance des conservateurs et des libéraux, puis alternance des conservateurs et des travaillistes.

Le scrutin uninominal à un tour, en favorisant les grands partis (deux le plus souvent, trois parfois) a empêché également la formation d’organisations extrémistes puissantes.[4]

Il faudrait encore évoquer la reconnaissance officielle des droits de l’opposition, conséquence pratique du respect envers l’adversaire politique (adversaire justement et non ennemi). Depuis 1960 il existe même le Shadow Cabinet (le premier fut travailliste) dont le leader est régulièrement consulté par le premier ministre.

Ces institutions (Monarchie, Eglise, Parlement) font l’objet d’un très large consensus qui s’est établi progressivement à partir du 18e, et un slogan tel que notre « élections, piège à cons » paraîtrait totalement incongru.

Ce consensus a évité aux Britanniques bien des violences qui ont ravagé le continent :

- sur le plan religieux, s’il n’a pas empêché dans le passé des heurts violents, ceux-ci n’ont pas débouché sur les guerres de religion qui ont ensanglanté la France par exemple ; et cela pour une large part à la faveur de la tolérance religieuse qu’ils proclamaient (Edit de tolérance[5]) et pratiquaient, du moins à l’égard des différents courants protestants.

- la singularité de l’Angleterre s’est aussi manifestée de manière particulièrement nette au 19e siècle : les conflits sociaux liés à l’industrialisation n’on pas pris la forme qui fut la leur sur le continent : celle de la lutte des classes[6]. Non que les classes n’existent pas en Grande Bretagne ; non seulement elles existent mais elles sont reconnues, et, plus encore, la conscience de classe (qui se traduit notamment par des manières de parler distinctes) y est favorisée[7]. Toutefois l’idée de lutte de classes n’a pas structuré la vie politique du pays (elle a même été encore affaiblie après 1945 par l’introduction du Welfare State).

L’accord sur les institutions y est sans doute pour quelque chose. Mais pas simplement ; la faible audience du marxisme doit aussi être prise en compte. Cette faible audience tenant elle-même : 1/ au caractère profondément religieux  du peuple anglais et donc à son hostilité de principe aux doctrines matérialistes ; 2/ à ce que l’Angleterre étant une terre d’émigration massive, les esprits forts et les opposants radicaux durent et purent aller chercher l’aventure ailleurs.

Il est vrai que des traits nouveaux, depuis environ quatre décennies , conduisent à nuancer fortement ce tableau. La monarchie , l'Eglise anglicane sont, pour des raisons différentes, moins vénérées qu'autrefois. La société britannique  connaît de profondes transformations: elle est devenue une société de consommation (la libération sexuelle est prônée par les Beatles dès 1963) et par l'immigration,  elle devient multiculturelle. Le droit de vote est abaissé à 18 ans en 1970. Elle voit aussi la violence réapparaître,notamment sur ses marges (en Irlande ,de 1969 à 1999;dans les villes à forte population immigrée en 1981 et 1985; attentat terroriste à Londres en 2005). Sous l'effet de la concentration de l'information, l'uniformisation de la pensée progresse et le Parlement lui-même perd de son hégémonie dans la production des lois au profit du gouvernement (et ce , indépendamment de la personnalité du Premier Ministre). Toutefois le règne de la loi (rule of law ) est toujours dominant."Il s'agit, selon Jacques Leruez, aussi bien d'une attitude d'esprit que d'un principe juridique et social...C'est un instrument incomparable du régime libéral". On peut donc continuer à louer les institutions britanniques.

L’Angleterre, admirée au 18e siècle par Montesquieu et Voltaire, au 19e par Guizot et Tocqueville et  20e par Siegfried et Aron,  peut aujourd’hui encore, en ce qui concerne le politique, être une source d’inspiration pour tous.

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S.Z (historien) et P.G

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[1] L'Eglise anglicane est dite "établie" parce qu'elle dispose de certains droits reconnus et qu'elle est soumise à des responsabilités légales.

[2] à propos de la Chambre les Lords :

                  "La chambre des Lords incarne à la fois un impératif de continuité , ou même d'immobilité , et aussi un besoin d'équilibre , une allergie à l'encontre de tous les extrémismes "

                  "La chambre des Lords paraît pencher plutôt du côté conservateur; en fait , il s'agit d'un pôle modérateur. Ex: en 1971 , lors du débat sur l'adhésion du Royaume-Uni aux Communautés européennes , la Chambre se mobilise , avec un taux de vote historique ( 509 pairs ) , et se prononce pour l'Europe , confirmant le penchant  pro-européen de l'establishment. Dans les années 80 , elle se pose en défenseur des traditions , des lois établies face au populisme révolutionnaire et centralisateur de Margaret Thatcher, par ex. en 1984 , en s'opposant à la mise en place temporaire d'autorités nommées , à la suite de la suppression du conseil du Grand Londres et des 6 conseils "métropolitains".

                    "La chambre des Lords exprime l'équilibre et la permanence de l'identité britannique. Les Lords se veulent les protecteurs des libertés et de la "Constitution". Ainsi , en 1994 , elle rend un jugement déclarant que les lois britanniques sur le temps partiel , les indemnités de licenciement et les licenciements abusifs sont contraires au droit communautaire. Ici , les Lords agissent à la fois en gardiens du droit (tant européen que britannique) et en protecteur d'équilibres sociopolitiques " (Philippe Moreau Defarges)

[3]  La séparation entre la Chambre des Lords et la Chambre des Communes apparaît au 14e siècle.

[4] Le scrutin uninominal à un tour ne fait pas toujours coïncider majorité parlementaire et majorité légale , mais il est souvent efficace.

[5] L'Edit de tolérance date de 1689 , mais dans un premier temps, il s'applique seulement aux Protestants (autres que les Anglicans) .Ils obtiennent la liberté de culte. Pour les autres cultes , cela viendra plus tard.

[6] les revendications violentes n’ont pas été sociales mais nationales

[7] notamment de la part de l’aristocratie anglaise ; mais celle-ci s’est dans l’ensemble montré plus consciente de ses devoirs que l’aristocratie française.


Posté par pierregautier75 à 00:40 - M - Commentaires [6] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Insularité

On peut légitimement penser que cet avantage géographique a beaucoup contribué à la spécificité anglaise. Il est notable qu'il n'y a pas eu d'autre invasion de l'Angleterre depuis le débarquement normand de 1066.
Alors que la France....!
Mais il ne faut pas se focaliser sur cette différence. Il me semble que l'Angleterre a été contrainte plus rapidement que d'autres pays continentaux à développer ses échanges commerciaux, ce qui a permis la naissance d'une bourgeoisie entreprenante et assumant les risques des échanges trans-Manche, pour commencer.
Politiquement, cette classe est moins facile à dominer qu'un prolétariat rural, lequel n'était pas plus favorisé par l'aristocratie d'origine normande, qu'en France par les féodaux qui s'étaient substitués à une monarchie affaiblie.
Le développement des activités manufacturières et commerciales a été spontané et rapidement devenu essentiel, tandis qu'en France l'activité restait surtout agricole.
L'évolution religieuse a été liée à cette spécificité. Un autre rapport à l'argent a exercé une pression sur l'interprétation du christianisme. La réussite sociale ne pouvait rester honteuse.
Le besoin d'ordre d'une société marchande, l'opportunité d'une pensée religieuse protestante qui privilégie la responsabilité individuelle sur l'obéissance, ont consolidé l'esprit civique et le respect de la loi, qui est règle de convivialité.
Malgré l'industrialisation, qui a créé comme partout ailleurs un prolétariat ouvrier et aggravé les inégalités sociales, cet "esprit" a tenu bon. Les révoltes contre les injustices n'ont pas remis en cause l'organisation très hiérarchisée de la société.
La recette marxiste n'a pas eu de succès, comme le soulignent les auteurs, parce qu'elle s'oppose à l'initiative individuelle, à la liberté fondamentale d'entreprendre. Si tout un chacun ne peut mettre à son profit cette liberté, son existence même est précieuse*.
Le marxisme sous sa forme pure n'a eu de succès, hors imposition par les armes, que dans les pays catholiques et orthodoxes, par une sorte de compatibilité, de préparation des esprits à son pouvoir.
L'évolution de ce modèle est-il profond, circonstanciel ou durable? La tolérance, teintée d'une bonne dose d'indifférence, a favorisé une importante immigration, rapidement bénéficiaire de droits civiques, et d'une totale liberté de conserver ses propres cultures. Ce communautarisme a brusquement montré ses inconvénients par les attentats-suicides commis par des citoyens anglais, immigrés de deuxième génération. Le flegme britannique n'est déjà plus ce qu'il était.

*En France, l'entreprise individuelle a été longtemps une solution impensable, donc, marginale. Et malgré les efforts des politiques pour l'encourager, les obstacles administratifs sont encore nombreux et résistants.

Posté par Y.L., 13 juin 2009 à 05:26

À propos de l'Église anglicane

Je voulais ajouter qu'une religion officielle est guettée par le conformisme et la complicité avec le pouvoir politique auquel elle sert de courroie de transmission.
À ce titre, elle constitue sûrement un avantage pour le pouvoir. La contestation ne peut y trouver un appui.

Posté par Y.L., 13 juin 2009 à 05:35

Modération certes, mais aussi violence

L'article est intéressant et suscite la réflexion, néanmoins il me laisse un peu sur ma fin, me poussant plus à vous croire, à vous suivre, qu'à vous comprendre. Mais très certainement ceci est-il du aux contraintes de "publication" qui limitent fortement votre nombre de mots et tronquent vos possibilités d'argumentation.

Certes je suis entièrement en accord avec vous pour qualifier le modèle d'évolution politique anglais de modéré (en opposition à la France qui depuis 1789 a connu plusieurs phases révolutionnaires violentes). Mais vous ne pouvez passer sous silence la terrible et très sanglante première Révolution (la « Grande Rébellion ») dont le souvenir a fortement pesé lors de la seconde, la "Glorious" que vous évoquez. Je me permets ce retour en arrière malgré le fait que vous débutiez votre analyse à partir de 1688/89 car vous-même invoquez la Grande Charte de 1215 (qui préfigure l'Habeas Corpus de 1679), qui n'a nullement empêché cette éphémère république d'Olivier Cromwell. Je connais mal l'histoire anglaise, mais il me semble que les oppositions politiques entre clans de barons n'étaient également nullement contenues par cette Charte qui n'a pas empêché non plus le pays d'être livré à une guerre civile à la fin du XVe siècle. A cette période là du moins, l'Angleterre était-elle surement plus radicale que la France, or c'est dès cette période là que les luttes faites au nom de droits et de libertés sont menées, non ? Et puis la France aussi a ses lois et surtout sa tradition politique qui contiennent la puissance royale (loi salique, lois fondamentales, amour du Peuple de la part d'un roi protecteur et nourricier, tyrannicide et pensée monarchomaque, droit de remontrance des parlements), même si les contextes de reconnaissance de ces lois ne sont certes pas les mêmes qu'en Angleterre (la Grande Charte est imposée à Jean sans Terre).

Si la Glorieuse révolution met quasiment en place un régime parlementaire (qui n'existera véritablement qu'à partir du XIXe et effectivement le terme "progressivement" est ici merveilleux et fondamental) elle se traduit avant tout par un contrôle parlementaire très fort sur le roi mais ne marque pas la fin des oppositions et des violences. Je crois bien me souvenir que dans les années 1780-1790 il y a des révoltes (« riots » et non « revolution », je l’accorde) importantes en Angleterre menées par les "radicaux" qui réclament davantage de démocratie (dont le suffrage universel masculin)... Par ailleurs l'Angleterre n'est pas qu'une île et je ne vois pas en quoi on pourrait exclure de la réflexion ses colonies d'Amérique qui sont poussées à la violence par la couronne britannique (soutenue par le Parlement au moins implicitement) et qui sont la première grande révolution d'un mouvement qui touche rapidement toute l'Europe (avec des liens plus ou moins établis et débattus, encore aujourd'hui, par les historiens).

Je ne comprends pas la dimension argumentative de votre dernier paragraphe et le rapport entre la libération sexuelle, l'abaissement du droit de vote à 18 ans, la perte de légitimité (relative) du Parlement, les attentats terroristes islamiques et la nuance à faire avec la modération politique anglaise. Autre chose : faut-il vraiment nuancer la lutte des classes en Angleterre ? C'est une question très sincère : je sais qu'en France oui, mais en Angleterre, qui est une des bases de la réflexion marxiste (comme la France d'ailleurs) je ne le pensais pas justement.

Dans l'ensemble je suis d'accord avec l'idée force du billet, qui me semble d'ailleurs bien correspondre à l'analyse faite par Burke de la Révolution française : à son précoce enthousiasme des débuts révolutionnaires, marqués par la destruction de l'absolutisme royal, à rapidement succédé un dégout et une haine vis à vis de ce qu'il estimait être des "excès", une radicalité qui risquerait d'ailleurs de venir contaminer sa propre nation... L'Angleterre qui a officiellement été l'une des premières nations à célébrer la Révolution a aussi été l'une des premières et surtout des plus déterminées, à lutter contre elle jusqu'à Waterloo. N’est-il pas significatif que ce pays qui apparaît politiquement comme très pragmatique ne possède pas de Constitution écrite ?

RL

Posté par Raphaël Loffreda, 13 juin 2009 à 09:20

la modération selon Montesquieu

"Après tout ce que nous venons de dire, il semblerait que la nature humaine se soulèverait sans cesse contre le gouvernement despotique. Mais, malgré l'amour des hommes pour la liberté, malgré leur haine contre la violence, la plupart des peuples y sont soumis. Cela est aisé à comprendre. Pour former un gouvernement modéré, il faut combiner les puissances, les régler, les tempérer, les faire agir; donner, pour ainsi dire, un lest à l'une, pour la mettre en état de résister à une autre; c'est un chef-d’œuvre de législation, que le hasard fait rarement, et que rarement on laisse faire à la prudence. Un gouvernement despotique, au contraire, saute, pour ainsi dire, aux yeux; il est uniforme partout: comme il ne faut que des passions pour l'établir, tout le monde est bon pour cela." (Montesquieu, "De l'Esprit des lois", V-14)

Posté par pierre gautier, 13 juin 2009 à 13:40

modération=tiédeur?

Une réhabilitation au moins partielle de la modération est l'un des objectifs de cet abécédaire (du moins l'un des miens).

Une des quatre vertus cardinales pour les Anciens (sous son nom ou celui de tempérance:"Rien de trop"), elle a fait l'objet au cours des deux derniers siècles d'une disqualification dommageable: pour beaucoup elle est devenue synonyme de tiédeur et donc peu digne d'une âme exigeante ("Rien de grand dans l'histoire n'a jamais été accompli sans passion" Hegel).

La modération n'est sans doute pas une vertu absolue: il existe des situations où elle pourrait même être criminelle: des situations extrêmes, par exemple s'il s’agit de combattre un pouvoir tyrannique, de repousser une agression militaire… Mais, dans les situations plus ordinaires, quand la situation, en raison de sa complexité, appelle des analyses nuancées et des réponses mesurées? Dans ces situations, n'est-ce pas plutôt la radicalité qui, sans être forcément criminelle, se révèle tout bonnement déplacée ou ridicule(surtout quand elle est le fait d'adultes)?

Posté par pierre gautier, 13 juin 2009 à 14:30

L'Angleterre a bien déçu Marx

La théorie marxiste de la lutte des classes ne se contente pas d'affirmer l'existence de conflits entre les classes. Elle y ramène toute la réalité politique et considère que cet antagonisme est total. La recherche d'un contrat, d'un compromis, d'un vivre ensemble est donc exclue et dénoncée comme une trahison. La révolution marxiste ne s'est donc pas produite dans ce pays qui était le plus développé, ce qui fut tout de même bien contrariant pour Marx. Non rancunier, pour une fois, il fit don de son corps à un cimetière de Londres.

Posté par senik, 13 juin 2009 à 16:28

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