Un excellent numéro de la revue Cités (printemps 2009) vient d’être consacré à « l’idéologie de l’évaluation ».[1] Comme beaucoup d’idéologies contemporaines, celle-ci est redoutable parce qu’elle est transparente, elle se présente non comme un choix de valeurs mais comme le bon sens et la rationalité mêmes. Une des formules favorites des idéologues d’aujourd’hui est : « qui peut être contre… ? » Qui peut être contre la « culture du résultat », qui peut être contre l’évaluation des effets d’une politique, d’un enseignement ? Il faut donc remonter un courant puissant, ne serait-ce que pour trouver prise à la critique, a fortiori pour l’articuler. La démonstration empirique de l’inefficacité ou de la nocivité de l’évaluation dans tel ou tel domaine est souvent aisée à produire, mais son pouvoir de conviction est faible : nul n’est plus sourd… C’est un peu comme, autrefois, les échecs du socialisme réel, qui appelaient encore plus de « socialisme » : les Soviétiques jouaient petit bras, mais la révolution culturelle va, elle, changer vraiment la société ; et si la révolution culturelle ne tient pas ses promesses, Pol Pot lui saura mettre les moyens d’une vraie révolution, d’une authentique élimination de la « bourgeoisie ». Bien entendu, l’évaluationnisme ne fait pas de morts, ce n’est pas une tragédie, seulement une lugubre comédie. La structure du raisonnement est cependant la même : si l’évaluation produit beaucoup de gâchis et peu de résultat, c’est qu’on n’avait pas les bons indicateurs, que l’instance d’évaluation n’était pas assez indépendante, que les dirigeants ne disposaient pas des informations nécessaires pour « piloter » l’institution, etc.

Ah, le pilotage ! C’est le mot fétiche de l’idéologie de l’évaluation. L’idéal de l’évaluation, c’est : mesurons, mesurons, une mauvaise mesure vaut mieux que pas de mesure du tout. Les indicateurs, vous le noterez, sont volontiers « rustiques », ce qui veut dire : probablement faux mais on s’en moque. Il faut un pilote et des cadrans pour piloter. En fait, il ne faut surtout pas laisser se développer une interrogation critique sur la pertinence et la fiabilité des mesures, car ce serait ébranler l’autorité du pilote. De sorte que, dans toutes les institutions, quand les spécialistes (médecins à l’hôpital, enseignants à l’école et à l’université) critiquent avec des arguments factuels la pertinence de tel ou tel critère d’évaluation, ses effets pervers sur l’activité de l’institution, ces arguments ne portent pas, ils sont absorbés par l’édredon gestionnaire. Chez les zélotes de l’évaluation, « la crainte de l’erreur s’est transformée en crainte de la vérité ».[2]

Ce qu’ils ne veulent pas voir, c’est que l’évaluation tend à détourner la pratique évaluée  de ses fins propres au profit de la recherche des bons indicateurs. Ici, les exemples concrets viennent facilement : à l’université, les « petits malins » les mieux évalués ne seront pas les meilleurs savants ; dans les revues scientifiques et l’édition de savoir en général, la pratique de l’évaluation collective en double aveugle produit du conformisme, de la pseudo-science diafoirienne, avec beaucoup de garde-fous méthodologiques et peu de vérité. Le système est peu accueillant à l’originalité.[3]

De la forêt d’expériences et de jugements qu’évoque l’idéologie de l’évaluation, j’aimerais extraire un argument, sans trop d’illusion sur sa capacité à percer le mur de certitude de ce que Jean-Pierre Le Goff appelle La barbarie douce.[4] Il est que l’évaluation est un instrument de renforcement du pouvoir discrétionnaire des chefs. C’est un paradoxe pour un univers d’action collective qui dévalorise l’autorité et ne jure que par l’autonomie, la « contractualisation ». Les nouveaux managers n’ont à la bouche que la participation, l’écoute (Ah, l’écoute !), le « diagnostic partagé ». Dans les institutions modernes, le pouvoir semble avoir disparu, il n’y a plus de chef mais des animateurs d’équipe, plus de règles qui s’imposent mais des « objectifs » qui « mobilisent » « l’initiative » de chacun. On sait que ce discours de Bisounours dissimule souvent l’arbitraire d’un pouvoir tyrannique, la douleur du harcèlement,  de la double injonction (« Soyez autonomes »), de la manipulation (« de quoi se plaignent-ils, je les ai écoutés »). Mais s’est-on avisé que l’idéologie de l’évaluation est en contradiction avec les articles participatifs du management moderne ? En effet, l’essence de l’évaluation, c’est de donner un ersatz d’expertise au « décideur » qui n’est pas expert, de prise sur ce que font les agents, qui lui donnera un pouvoir accru sur eux.[5]

Je sais bien qu’en écrivant cela, je n’ai pas analysé tous les aspects du problème, par exemple celui de la place de la recherche dans une société moderne, de l’exigence légitime d’un contrôle social sur la recherche, d’autant plus légitime que la science est coûteuse et qu’elle a un impact considérable sur nos vies (ce qu’on appelle l’économie de la connaissance), de l’évaluation des chercheurs selon leur mérite, de la situation nouvelle résultant de la démocratisation et de la fragmentation de la science,  etc. J’insiste seulement sur un point, généralement dissimulé : la quantification et la multiplication des dispositifs d’évaluation est le prélude à la dissociation de l’évaluation et de la connaissance.[6] L’enjeu de l’évaluation aujourd’hui est le pouvoir des administrateurs, il s’agit de donner plus de pouvoir aux administrateurs au détriment du pouvoir scientifique et de l’indépendance des chercheurs. Le pouvoir scientifique n’est certes pas dénué d’inconvénient, il peut être mandarinal, conservateur, ou complaisant, verser dans l’autocongratulation, voire la corruption. Mais il faut être conscient de la brutalité du transfert de pouvoir qu’implique inévitablement l’évaluationnisme, la force redoutable qu’il donne aux ignorants qu’il institue en « pilotes ». Le pire de ce pouvoir, c’est son impuissance : avec tous les cadrans du monde, le « pilote » le plus rusé ne saura jamais ce que sera la découverte de demain, la part proprement créative de la science lui échappera toujours. C’est ce qui donne au pouvoir des managers de la science sa mesquinerie vindicative : le ressentiment.

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Philippe de Lara (philosophe)

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[1] Il faut signaler également le site:  http://evaluation.hypotheses.org/ 

[2] Magnifique formule de Hegel, dans la Phénoménologie de l’esprit, qui vise l’attitude qu’on appellera plus tard le scientisme.

[3] De même, à l’hôpital, la codification budgétaire des actes produit artificiellement des activités « non rentables » ou au contraire rémunératrices : faites des appendicites pas des greffes de moelle osseuse ! Quand le ministère juge les universités ou les lycées en fonction de leur performance en matière de « taux d’échec », il est facile de déduire que les universités qui distribuent les diplômes au plus grand nombre seront jugées « meilleures » (et dotées en conséquence) que celles qui, tenant compte du mérite des étudiants, ont un « taux d’échec trop élevé ». On peut toujours corriger, mais ces biais sont inévitables.

[4] La barbarie douce. La modernisation aveugle des entreprises et de l’école, Paris, la Découverte, 1999.

[5] C’est particulièrement clair dans le cas de l’évaluation de la recherche et des chercheurs. Les dispositifs de quantification de la recherche ont pour effet de rendre l’évaluation indépendante du contenu scientifique des travaux et du jugement intellectuel sur ces travaux. Du coup, le premier petit chef venu devient un évaluateur aussi compétent et légitime qu’un scientifique. Il peut mesurer votre « facteur H », compter vos articles, pondérer le tout de votre contribution au débat public, de votre participation à l’administration de l’université, bref, calculer l’âge du capitaine de votre travail, sans mettre jamais le nez dans vos travaux, sans prendre le risque de les juger. Pas même besoin de savoir lire, il suffit de connaître les chiffres. C’est par là que l’évaluation corrompt l’institution.

[6] L’évaluation est encore largement administrée par des pairs, par exemple, dans les commissions de l’AERES (l’agence nationale  d’évaluation de la recherche), mais il sera très facile demain de remplacer les experts issus de la communauté scientifique par des professionnels de l’évaluation. Aujourd’hui déjà, le jugement des pairs est entravé et téléguidé par des grilles, des QCM qui obligent les commissions d’évaluation à appliquer des « critères internationaux », qu’elles le veuillent ou non.