Sans doute les hommes ont-ils de tout temps pratiqué le mépris, car ce geste qui consiste à toiser l’autre, à le rabaisser jusqu’à le nier, est aussi familier au genre homo que le désir ou l’amour. Pourtant, respirer l’air ambiant nous suggère que la transe du présent, qui paraît avoir délogé la transcendance du temps, donne un sacré coup de fouet au mépris : jusqu’à en faire peut-être, au sens où Tocqueville le dit de l’ambition au milieu du XIXe siècle, la « passion » d’époque. Passion paradoxale, puisqu’il s’agit en réalité d’une indifférence d’acier ! L’ambition était une stratégie pariant sur la durée, donnant du temps au temps (comme disait l’un des derniers ambitieux) ; le mépris – ambition abjecte – est une tactique instantanée, précipitée, amnésique. Elle annule l’homme sans prendre la peine de lui vouloir du mal. Devrons-nous bientôt souhaiter que ce monde plat soit regonflé de veines et de sang par des querelles implacables ?

Mépriser, c’est n’avoir pas de temps pour l’autre[1]. Ne pas même lui jeter une miette de regard : coût de temps trop élevé…La vraie générosité (on s’étonne parfois de la rencontrer encore), n’est-ce pas de savoir consacrer du temps ? Pas uniquement à l’autre, mais aussi à l’homme qui est moi lorsque celui-ci, réalisant que le don de vivre est sans prix,  débranche, fût-ce un moment, le computer de rendements, de retours sur investissements et de plans qui lui tient lieu d’ego.  Pour déjouer l’envoûtement de la « sorcellerie capitaliste [2]» qui a conduit le monde au bord du gouffre, une seule pratique réparatrice : réapprendre à regarder. Car Regarder est l’antonyme de Mépriser. Et regarder, c’est immédiatement voir comme : comme un homme, ou comme une chose de beauté, a thing of beauty.

Quand on tient un être pour rien, aucune chance de regard, donc d’attention. Le mépris est constitutionnellement aveugle : il refuse de voir, il détourne d’avance les yeux. Autant dire que les territoires de l’éthique et de l’esthétique, qui font l’apologie du regard, lui sont hermétiquement fermés. Il est vrai que les hommes d’argent et de pouvoir, qui s’en suffisent, ne sentent aucunement la privation d’espèces qui ne sonnent pas, mais installent le silence dans l’âme. Une sentence de Nietzsche, tirée du Zarathoustra, dit : « Quand la puissance (se) fait grâce et descend dans le visible, j’appelle beauté cette condescendance ». Celle-ci est le contraire du dédain : elle vient vers nous en abandonnant sa hauteur (seule une périphrase peut rendre ce mot que, faute de mieux mais au risque d’un faux-sens, Geniève Bianquis traduit par « condescendance » : Herabkommen). La beauté nous rejoint, elle fait mouvement vers nous dès qu’elle pressent qu’elle est attendue. Elle apaise une sorte de soif. Voilà le regard : il produit la tendresse et cultive la beauté, plantes humaines entre toutes.

Vitupérer les temps est vain. Non vituperare, sed intelligere. Sans doute ne sommes-nous pas encore capables de comprendre le sens du passage – en cours – d’une modernité analogique, émulatoire, exaltant idéaux et modèles à « imiter », à une modernité numérique exclusivement occupée à chiffrer l’ombreuse transparence du présent. Techniques et passions se ressemblent et s’assemblent. L’ambition s’est levée comme un grand vent quand l’artisanat, enflé en industrie, s’est mis à voir grand. La deuxième modernité (informationnelle) n’a pas trouvé sa forme, et donc sa formation. L’expérience ancestrale n’est plus pertinente ni secourable. Les expérimentations prolifèrent. N’excluons pas qu’un beau matin ces exercices et ces essais trouvent le lieu en forme de temple où assembler leurs signes orphelins pour faire sens. Peut-être alors une nouvelle passion porteuse viendra-t-elle féconder l’endroit où, pour le moment, pousse en chiendent le mépris ?

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Michel Guérin (Institut Universitaire de France)

[1] Voir La Pensée de Midi, n° 24/25, Le Mépris, coordonné par Renaud Ego et Michel Guérin, Actes-Sud, mai 2008. Avec des contributions de Paul Ardenne, Catherine Chabert, Marcel Cohen, Jean Duvignaud, Renaud Ego, Bruno Étienne, Michel Guérin, Axel Honneth, Pierre-Damien Huyghe, Guillaume Le Blanc, David Le Breton, Bernard Noël, Hubert Nyssen, Bernard Stiegler.

[2] Philippe Pignarre, Isabelle Stengers, La sorcellerie capitaliste, La Découverte/poche, 2007.


La Pensée de Midi: http://www.lapenseedemidi.org/