Légitimité de la contestation et contestation d’une légitimité.

Mai 68 joue, pour les intellectuels français, un rôle ambivalent. Radicalisant leurs engagements, c’est également un moment clé du questionnement récurrent sur leur légitimité à intervenir dans « les affaires de la cité ».  Un double processus de légitimation de la contestation par les intellectuels / délégitimation de leur fonction se joue là, qui accélère une évolution perceptible dans l’amont d’une décennie de fermentation intellectuelle et politique.

La « vague structuraliste » des années soixante nourrit en effet la matrice d’un « hypercriticisme »[1], accompagnant la radicalisation d’une partie de la jeunesse étudiante qui puise, dans les courants de la « nouvelle gauche » et d’un marxisme revisité par les courants hétérodoxes, les éléments d’une contestation radicale de l’ordre social, politique et culturel établi. Les avant-gardes littéraires, artistiques et politiques, de Tel Quel à l’Internationale situationniste en passant par Socialisme ou Barbarie témoignent de ce foisonnement L’engagement des intellectuels sur le  terrain des luttes anti-impérialistes connaît alors une rare intensité. De Cuba au Vietnam, l’heure est à la guérilla bientôt transposée dans les rayons de la librairie Maspero avant de l’être dans les rues du Quartier latin.

Au même moment les mutations sociales et culturelles tendent à saper les bases de la légitimité des intellectuels. L’ « intellectuel classique » doit faire face à la montée de « nouveaux intellectuels »[2] tandis que la figure de l’universitaire, victime d’une perte de prestige face à la « massification » de l’enseignement supérieur et aux centres d’innovation qui bourgeonnent à la périphérie de l’Université (tels les séminaires « en vogue » de Lacan, Althusser ou Barthes), est mise en cause par la contestation d’un modèle vertical de transmission du savoir, récusé comme « autoritaire » et « mandarinal ». L’ « engagement » des intellectuels lui-même est débordé par l’activisme d’une jeune intelligentsia « gauchiste » qui impose ses rythmes de mobilisation et postule à l’élaboration théorique.

Le mouvement de mai-juin 1968 a pour effet de révéler et de radicaliser ce double processus. Si, dans un premier temps, les intellectuels usent de leurs « armes » classiques, de la pétition à l’article de presse en passant par leur présence dans les manifestations, leur apparition à la Sorbonne ou leur interventions auprès des pouvoirs publics, pour soutenir le mouvement étudiant, leur visibilité semble faible, broyés qu’ils sont entre les deux meules d’un mouvement étudiant sans précédent et d’une grève ouvrière d’une ampleur inédite.

Noyés dans le raz-de-marée de la contestation étudiante et de la grève ouvrière, les intellectuels délaissent en partie leur fonction prophétique pour se replier sur le point d’ancrage de leur identité et de leur légitimité première : leur activité professionnelle. Des universitaires, qui participent aux travaux des commissions mixtes paritaires dans les facultés occupées, aux écrivains, qui se constituent en Union des écrivains ou créent le Comité d’action écrivains-étudiants révolutionnaires (CAEE), en passant par les Etats généraux des cinéastes, la participation des peintres à l’ « Atelier populaire » des Beaux-Arts ou le « concile » de Villeurbanne des hommes de théâtre,  cette professionnalisation de l’engagement banalise leur intervention et explique leur relative « invisibilité ». Ecrivains, peintres, architectes, cinéastes, hommes de théâtre, ouvrent le débat sur la fonction de la culture et sur leur rôle dans la société, mettant en cause leur fonction de créateurs et de médiateurs au moment où, comme l’a souligné Michel de Certeau, une « prise de parole » généralisée de la société[3] conteste les médiations de tous ordres. Contre la division du travail, la personnalisation et le « vedettariat », l’anonymat et le travail collectifs sont revendiqués, des affiches des Beaux-Arts aux textes du CAEE.

Désacralisés, sommés de se contester, les intellectuels doivent trouver une nouvelle légitimité. Celle-ci passe, dans l’après-Mai 68, par les voies de la contestation radicale dont les clés sont entre les mains des groupes « gauchistes ». La reconquête d’une légitimité à intervenir dans les affaires de la cité passe donc par l’activisme militant à leurs côtés dans un jeu de légitimation réciproque. Refusant de payer cette légitimité retrouvée du prix de leur instrumentalisation, certains intellectuels cherchent cependant les voies d’une reconquête de leur autonomie. C’est le sens de l’invention, par Michel Foucault, de l’ « intellectuel spécifique ». Prenant acte de la mort du « prophétisme », cette nouvelle figure de l’intellectuel engagé entend renouveler l’articulation de l’intervention politique de l’intellectuel et sa compétence professionnelle. Plus modeste dans ses ambitions, en s’attaquant aux pouvoirs plutôt qu’au pouvoir, elle sera en outre plus en phase avec la problématique mouvementiste de la contestation et de ses différents « fronts » et, bientôt, avec les revendications montantes de la société civile.

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Bernard Brillant, historien (auteur de Les Clercs de 68, PUF)

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[1] François Dosse, Histoire du structuralisme, T. 1., Le champ du signe, 1945-1966, Paris, La Découverte, 1991.

[2] Frédéric Bon, Michel-Antoine Burnier, Les nouveaux intellectuels, Paris, Cujas, 1966.

[3] Michel de Certeau, La prise de parole, Paris, Desclée de Brouwer, 1968.