En douze heures, la conférence de Munich des 29 et 30 septembre 1938 consent en faveur d’Hitler au dépècement de la Tchécoslovaquie, grâce aux complicités de son allié Mussolini, mais aussi de Chamberlain et de Daladier. La Tchécoslovaquie, bien armée, est la plus sûre alliée de la France dans la région. C’est avec la guerre, que la conférence prétendait éviter, que l’évènement prend tout son sens d’abandon honteux et vain. « Ceci est une trahison qui engendrera son propre châtiment » pressent Bénès, le Président tchèque. L’adjectif munichois, souvent substantivé, illustre un syndrome politique alliant la faiblesse de caractère à l’aveuglement. Il a beaucoup servi, en France pendant la crise de Suez, les affaires bosniaques ; aux Etats-Unis contre la France pendant la seconde guerre d’Irak. Les travaux des historiens ne nuancent qu’à la marge la condamnation par la mémoire collective. Ces dernières années Munich est même devenu l’évènement inaugural de cet abaissement donc Vichy a été l’acmé, dans la logique du gommage de la rupture du 10 juillet 1940. Une approche pleine de morale, c'est-à-dire douteuse. Peut-on sortir de ce manichéisme ?

Il est possible de mieux éclairer l’évènement. L’appeasement est une politique permanente du Foreign Office depuis Versailles, et après l’échec de sa politique solitaire d’exécution des traités, la France (de gauche puis de droite) a choisi de ne plus se séparer de sa « gouvernante anglaise », particulièrement rétive à tout engagement en Europe centrale. Le pacifisme des Français est unanime, l’emprise de 14-18 sur les représentations de la guerre l’explique et le justifie (A.Prost). Cette reculade fait suite à bien d’autres, face à la remilitarisation de la Rhénanie puis à l’Anschluss. Plus encore que de son silence face aux péroraisons menaçantes d’Hitler, ou de ses fameuses larmes du Bourget, Daladier est coupable d’avoir maintenu Georges Bonnet aux Affaires étrangères, pour garder un œil sur son principal rival au Parti radical, lequel n’a jamais cessé d’intriguer, de mentir, de manipuler ses interlocuteurs, contre la ligne officielle de fermeté du gouvernement.

Les catégories de munichois et d’anti-munichois sont difficiles à établir et instables. Le 4 octobre 1938, 537 députés votent la déclaration gouvernementale de politique étrangère, contre 75 – 73 communistes, le socialiste Bouhey et le nationaliste de Kérilis , qui dira un peu plus tard qu’il « ne laisse pas (en lui) le bourgeois parler plus fort que le patriote ». Reynaud, Champetier de Ribes et Mandel à droite, Blum, Zay et Mendès France à gauche, tous patriotes et bientôt qualifiés de bellicistes, ont bien été au moins des munichois d’une minute. Pour y voir plus clair il faut établir une typologie (J-P Azéma) et une chronologie.

Sont munichois de conviction les pacifistes intégraux (Giono, Alain), une poignée d’intellectuels, de syndicalistes et de socialistes qui « préfèrent vivre allemands que mourir français ». Les pacifistes de conviction, les tendances Belin à la CGT et Faure à la SFIO, refusent l’engrenage qui conduit à la guerre, alors que les néo-pacifistes apparus à droite en 1935, contre les sanctions à l’Italie fasciste coupable de l’invasion de l’Ethiopie, préfèrent Hitler et surtout Mussolini à Staline, à Thorez et à Blum. Pour d’autres Munich n’est qu’un palier dans une évolution. Convaincus que la guerre est inéluctable ou qu’elle ne peut être évitée qu’en inversant le rapport des forces, ils soutiennent Daladier qui cherche un répit, du temps pour réarmer la France.

Les anti-munichois sont d’abord communistes, quelques nationalistes de droite, des démocrates-chrétiens (Beuve-Méry ou Bidault), des socialistes et des radicaux, tous plus sensibles au fascisme extérieur, bien moins nombreux bruyants et entendus, parmi lesquels se recruteront presque sans exception les chefs de la Résistance. Les partis sont profondément divisés. La division se creuse, mais elle est antérieure. Le Parti Communiste reste sur la ligne définie par Moscou en 1935, la stratégie de Front Populaire est au service de la paix et de la sécurité de l’URSS. Staline, inquiet de la non-intervention en Espagne, l’est plus encore de Munich. Il n’a été ni convié ni consulté, alors même qu’un accord de sécurité lie l’URSS à la Tchécoslovaquie, comme d’ailleurs à la France, et voit avec consternation les « démocrates » consentir à l’orientation de l’expansionnisme nazi vers l’Est. Munich est une étape vers le Pacte germano-soviétique d’août 1939.

Les premiers sondages d’opinion montrent des Français soulagés – la mobilisation avait commencé – et souvent honteux, comme Léon Blum. Mais 57% seulement sont munichois après quelques jours. Assez vite une large majorité se dégage qui est hostile par principe à de nouveaux abandons. Munich ne fait donc pas d’un coup le lit d’un Vichy franchouillard, xénophobe antisémite et collaborateur. Munich amorce un tournant vers une plus grande résolution patriotique, assez bien conduite par Daladier.

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Pierre Girard, historien (Centre d’histoire de Sciences Po)