Curieux objet que le « météore ». Aujourd’hui encore le sens du mot demeure comme indécis, oscillant entre le propre et le figuré, le scientifique et le familier -« passer comme un météore »-, l’ultra-moderne et le désuet. Dans le langage scientifique, les météorites semblent avoir pris le pas sur les météores, et le mot météore n’est plus guère employé, même métaphoriquement, sauf pour désigner quelques trajectoires biographiques fulgurantes.

Les météores, « phénomènes atmosphériques directement perceptibles autres que les nuages » (Encyclopaedia Universalis) font pourtant l’objet, dans le domaine de la science météorologique, d’une typologie encore en vigueur aujourd’hui, mais le mot est employé en composé. L’Organisation météorologique mondiale classe ainsi les météores en quatre groupes : hydrométéores, ou précipitations aqueuses, lithométéores, particules solides autres que la glace, tels sables et poussières à l’exclusion des météorites qui sont d’origine extra-terrestre, photométéores, ou manifestations optiques résultant de la réfraction, de la réflexion ou de la diffraction de la lumière solaire ou lunaire, électrométéores, manifestations visibles ou audibles de l’électricité atmosphérique. On observe que les nuages et les vents eux-mêmes ne font pas partie de cette typologie. Le nuage, en particulier, même si son sort scientifique semble aujourd’hui réglé, est un de ces objets en suspens qui n’aura cessé d’interroger la classification des météores[1]. L’arc-en-ciel en est un autre.

Le météore est un objet moderne pour deux raisons au moins. D’abord, parce que, sous l’effet probable du réchauffement climatique, certains météores, notamment les hydro-, semblent aujourd’hui se déchaîner. Et si le joli mot de météore ne fait guère partie de notre quotidien, on peut dire que la science des météores, la météorologie, l’informe -dans les deux sens du terme. Ensuite, la résistance de l’objet météore à la classification, et ce dès l’origine, nous oblige à penser la question de la limite, de la frontière ou du bord, problématique qui me semble éminemment moderne. On peut partir d’une des couleurs de l’arc-en-ciel, l’orangé, telle qu’elle est mise en « lumière » par Bergson dans La Pensée et le mouvant, qui soulève le problème suivant :

 

Prenons une couleur telle que l’orangé. Comme nous connaissons en outre le rouge et le jaune, nous pouvons considérer l’orangé comme jaune en un sens, rouge dans l’autre, et dire que c’est un composé de jaune et de rouge. Mais supposez que, l’orangé existant tel qu’il est, ni le jaune ni le rouge n’eussent encore paru dans le monde : l’orangé serait-il déjà composé de ces deux couleurs ? Evidemment non.[2] 

 

Bergson met en cause notre « habituelle logique », « logique de rétrospection » dit-il, qui « n’accepte pas l’idée d’une multiplicité indistincte et même indivisée ». Cette multiplicité indistincte et indivisée semble être une caractéristique du météore. Objets aux contours indécis, les météores posent un problème essentiel de définition, et ce dès « l’origine », des Météorologiques d’Aristote (vers 330 av. JC), jusqu’à aujourd’hui, en passant par l’époque classique et celle des Lumières, première tentative de rationalisation scientifique.

Les météores d’Aristote, « ta meteora », sont composés de la particule « meta » qui renvoie au changement, et de « aero » signifiant « qui s’élève ». Le météore est ce qui est en haut, ou s’élève et monte dans les airs. La région des météores, à la différence de celle qui concerne les phénomènes proprement astronomiques abordés par Aristote dans le traité Du Ciel, est la région sublunaire. Séparée du monde céleste incorruptible par l’éther, cinquième élément, elle est frappée d’instabilité, de corruption. Cet intérêt pour la région où se manifestent les désordres oblige Aristote à s’arrêter sur une difficulté tant sémiotique que topologique -pour reprendre la distinction de Michel Serres dans son Passage du Nord-Ouest[3]-, celle-là même que vont charrier le mot et la chose « météore », la difficulté de la définition. On trouve dans les Météorologiques une conscience de la difficulté à séparer, à délimiter, dont atteste la présence dans le texte de la notion de « oros » (limite)[4] et de ses composés (orismena)[5], associée à une réflexion sur la langue : la « substance » (ousia) des êtres dépend de leur « définition » (logos)[6], peut-on lire à la fin du traité. Si le météore est un corps mal défini, dont la substance n’est pas claire, il résiste aussi à la définition linguistique.

Cette indéfinition du météore le poursuit comme sa nature même, y compris à l’époque classique, moment d’effort définitionnel sans précédent.

Ainsi dans le discours huitième des Météores, sur l’arc-en-ciel, Descartes présente le météore, quant à la « forme », comme un « mélange imparfait » -expression qui se verra reprise dans les dictionnaires de l’époque classique. A l’image de son objet, le texte des Météores est hétérogène, intermédiaire ou hybride : il développe un discours qui relève tantôt de la science (c’est la partie proprement « Optique »), tantôt de la vulgate scolastique à laquelle Descartes emprunte certains développements, tantôt de la merveille ou du prodige pour lequel le philosophe éprouve une fascination persistante. Bref, le météore cartésien n’est pas un objet clairement identifié.

La définition de l’Encyclopédie introduit quant à elle des éléments scientifiques, mais ignore l’électricité, conserve une entrée « météores prodigieux » (pluies de sang, de cendres…) et fait curieusement de l’arc-en-ciel un météore aqueux, et du nuage un météore. La nouveauté de l’Encyclopédie est à trouver dans l’introduction du substantif « météorologie » (science des météores) et de l’adjectif « météorologique » (« observations météorologiques », « instruments météorologiques »).

Suivant Bachelard qui prend la plupart de ses exemples pour La Formation de l’esprit scientifique dans la science du XVIIIe siècle, « instant où l’intuition se divise »[7], on peut s’arrêter enfin sur un texte important pour l’histoire de la météorologie, et pour la définition du météore, le Traité des météores du Père Cotte (1774) :

 

On donne le nom de Météore (note a : Meteoros, haut, élevé), à certains Phénomènes qui naissent et paraissent dans l’Atmosphère (note b : Atmos, vapeurs ; Sphera, sphère), c’est-à-dire, dans la masse d’air qui nous environne immédiatement et où nous respirons, et on appelle Météorologie (note c : Meteoros et Logos, discours), la science dont les recherches ont pour objet la connaissance de Météores.[8]

 

 Au moment même où l’entreprise de définition du météore apparaît la plus « scientifique », elle révèle pourtant sa défaillance. Le souci extrême de subdivision, que l’on voit à l’œuvre dans l’article de Cotte sur les vents, touche paradoxalement l’essence du météore, laquelle est dans ses « bords fluents », selon l’expression de Michel Serres. On lit dans Le Passage du Nord-Ouest : « La division des choses fait un nuage pulvérulent de débris et de cendres »[9]. L’exemple que donne Michel Serres est, étrangement, celui du vent : « Le vent est rempli de sous-vents, il se brise en petites brises », il est, de ce fait, à l’image de la langue elle-même : « La langue, toute langue, est-elle articulée comme un vent, une turbulence ? (…) La langue est un souffle intermittent, le vent est un objet intermittent comme elle »[10]. Sans doute cette insuffisance de la définition est-elle un effet de la langue elle-même, puisque il faudra trouver un autre langage que le discursif pour formaliser le savoir.

 Mais le météore est resté cet objet mal défini, cet objet qui oblige à penser les bords et le mouvement, comme l’orangé de Bergson. Ou le désordre du monde.

 

Anouchka Vasak

Auteur de Météorologies, Discours sur le ciel et le climat des Lumières au romantisme (Champion, 2007)

Co-auteur avec Emmanuel Le Roy Ladurie d’un Abrégé d’histoire du climat, du Moyen Age à nos jours (Fayard, 2007)

 

Cet article reprend en partie une communication donnée au colloque « Ordres et désordres du monde. Enquête sur les météores, de la Renaissance à l’âge moderne », qui s’est tenu à Québec en septembre 2008.

 

 

 

 


[1] Le terme « météore » renvoie aujourd’hui aux phénomènes ayant pour cadre l’atmosphère. Puisqu’il s’agit de phénomènes ayant pour cadre l’atmosphère, celle-ci n’en fait pas partie. Sont des météores toutes les formes de précipitations (neige, grêle, pluie etc), tous les phénomènes lumineux (arc-en-ciel, éclair, aurore boréale), mais n’en fait pas partie tout ce qui concerne l’air (l’atmosphère, sa qualité, donc sa température), du point de vue tant de la densité (pression donc anticyclone, dépression, perturbation etc) que de la mobilité (mouvement horizontal : vent). Les nuages sont considérés comme d el’air et ne font pas partie des météores : est-il assimilé à un phénomène gazeux, et donc exclu des météores ? (D’après Martine Tabeaud, géographe, Paris 1).

[2] Henri Bergson,

La Pensée

et le mouvant, PUF, 1938 et PUF Quadrige, 1996, p. 18-19.

[3] « La sémiotique est d’abord une topologie. Inversement, la topologie est un bon chemin vers la sémiotique ». Michel Serres, Le Passage du Nord-Ouest, Minuit, 1980, p. 40-41.

[4] « L’humide est facilement délimitable (euoriston : bien défini), tandis que le sec l’est difficilement », IV, 4, p. 43.

[5] « Tout sans exception est déterminé (orismena) par sa fonction », IV, 12, p. 71.

[6] IV, 11, p. 70.

[7] Bachelard, op. cit., p. 180.

[8] Père Louis Cotte, Traité de météorologie, Livre premier « Des Météores », 1774, ouvrage numérisé sur le site BNF Gallica.

[9] Michel Serres, Le Passage du Nord-Ouest, op. cit., p. 110.

[10] Ibid., p. 110-111.