Selon un accord presque unanime l’Ecole ne jouerait plus, ou jouerait moins bien, ou ne jouerait pas également pour tous, le rôle d’ascenseur social qui fut longtemps le sien, du moins pour l’accès aux responsabilités les plus hautes dans la société.[1] Si le fait est avéré, il s’agit sans aucun doute d’un recul de la démocratie.

Il reste que ce recul de la démocratie est peut-être pour une part un effet paradoxal de la démocratisation de l’Ecole.[2]

La démocratisation de l’Ecole a signifié d’abord une scolarisation plus ample de la jeunesse : plus de jeunes et pendant plus longtemps se sont trouvés scolarisés.

Mais elle a signifié aussi une intensification du rôle de l’Ecole dans la distribution des compétences professionnelles et sociales. Désormais, en France du moins, le destin professionnel et social de chacun se joue en grande partie sur les bancs de l’école. C’est peut-être moins vrai qu’on ne le croit en général ; il reste qu’on le croit et c’est l’essentiel.

C’est là une évolution dont on doit d’abord se réjouir :

1/ Elle ouvre des possibilités nouvelles à ceux qui ne disposent que d’un faible capital social et familial.

2/ Qui peut regretter que les responsabilités professionnelles et sociales soient distribuées selon des critères scolaires et universitaires plutôt que sur des critères physiques (beauté, force…) ou économiques ?

Et en même temps ce positionnement central de l’Ecole n’a pas produit que des effets positifs :

Il est à l’origine d’une exacerbation de la compétition scolaire entre les enfants ou les jeunes gens mais aussi entre les familles (avec tous les effets dérivés, par exemple sur le lieu de résidence[3]).

Mais il me semble aussi qu’en faisant entrer dans cette compétition scolaire la totalité des classes privilégiées, la centralité de l'Ecole a rendu cette compétition encore plus inégale. Jusqu’à une date assez récente une partie de la bourgeoisie (notamment la bourgeoisie commerciale et industrielle) n’avait pas spécialement besoin de l’école pour assurer sa reproduction/pérennité économique et sociale : par exemple tel fils de gros commerçant savait que, quelles que soient ses études, une place l’attendait auprès de son père et qu’un jour il lui succéderait ; il valait mieux certes qu’il obtienne le bac mais plus était superflu[4]. C’était injuste mais cela présentait certains avantages : ces jeunes gens ne constituaient pas des concurrents scolaires bien dangereux pour leurs camarades moins privilégiés socialement. L’Ecole était alors en quelque sorte la propriété de la petite bourgeoisie et l’un de ses principaux moyens de promotion sociale.

Aujourd’hui les choses ont bien changé : les héritages se transmettent toujours mais moins mécaniquement ; ils doivent être en un certain sens mérités, et le même fils de gros commerçant ou d’industriel devra faire une école de commerce et si possible une grande. On mettra tout en œuvre pour qu’il y parvienne, pour qu’il fasse sienne cette ambition et qu’il la réalise. C’est là une concurrence sérieuse pour ceux qui ne disposent que de leur bonne volonté. Que les héritages doivent se mériter scolairement est un progrès du point de vue de la justice, mais qu’on ne s’étonne pas que l’Ecole ne soit plus l’ascenseur social qu’elle fut : comment pourrait-il en être autrement dès lors que la petite bourgeoisie doit partager avec des concurrents aussi redoutables un moyen de promotion sociale qu’elle avait en propre (et qu’elle développe à son tour un surinvestissement dans la formation scolaire tous azimuts comme dernier rempart contre sa réduction au sort du plus grand nombre) ?

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Pierre Gautier

[1] Ce qui se manifeste notamment au niveau de l’accès aux grandes écoles : « En termes de chances relatives d’accès selon son milieu social d’origine, la base sociale de recrutement des grandes écoles semble même se resserrer dans les années 1980 après avoir connu une relative démocratisation à l’image de l’ensemble de l’enseignement supérieur. » Tandis que le rapport des chances relatives entre milieux populaire et supérieur pour accéder à l’université n’a cessé de baisser régulièrement tout au long du 20e siècle et au début du 21e, en ce qui concerne l’accès aux grandes ou très grandes écoles on enregistre à partir des années 80 un retournement de ce rapport. (Les inégalités sociales d’accès aux grandes écoles, ÉCONOMIE ET STATISTIQUE N° 361)

[2] Que la scolarisation puisse produire des effets paradoxaux c’est ce qui a été souvent souligné : la sélection par le savoir pour admirable et démocratique qu’elle soit est en même temps des plus draconiennes et parfois des plus cruelles (songeons au sort des illettrés dans nos sociétés). Ivan Illich a beaucoup insisté sur ce point dans Une société sans école.

[3] Sur ce point voir notamment Le ghetto français d’Eric Maurin : il y met en évidence le rôle absolument décisif que jouent désormais les possibilités de scolarisation dans le choix du domicile.

[4] Au début des années soixante, alors que j’étais lycéen, je me souviens parfaitement de plusieurs élèves dans cette situation et dans cet état d'esprit.