Il est sans doute aussi difficile de décrire les mésaventures de la liberté d’expression dans les sociétés modernes que de faire le portrait d’un oiseau.

La notion de liberté d’expression, comme la valeur qui lui est attachée, se sont sérieusement développées à l’époque moderne dans les sociétés européennes. À l’arrière plan de cette forge, on rencontre plusieurs traits caractéristiques et fortement connectés de la modernité: la séparation des Églises et de l’État, les théories du contrat et la naissance des États modernes, la primauté de l’individu sur la société, la démocratie et le libéralisme.[1] Les anciens avaient une conception de la liberté politique, les modernes revisitent cette conception avec le guide nouveau de l’individu. C’est pourquoi la notion de liberté d’expression culmine tant sur un plan philosophique que politique dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.[2]

On pourra donc se représenter l’histoire de la liberté d’expression dans la sphère « occidentale» comme l’histoire d’un conflit entre ordre ancien  et démocratie libérale, où le cléricalisme récurrent est à l’avant garde des forces de « l’obscurantisme ». Certes, même aujourd’hui de telles puissances sont effectivement à l’œuvre. Cependant une bonne partie de nos difficultés avec la liberté d’expression ne relève plus d’une telle histoire. C’est au sein même de la démocratie et des droits de l’homme qu’il faut chercher quelques racines qui, mêlées aux courants plus anciens de « l’obscurantisme religieux », débouchent sur l’irrésistible tentation de restreindre la liberté d’expression.

Ce n’est pas le moindre des paradoxes du moment de voir que des restrictions de la liberté d’expression se font au nom même de la tolérance et des droits de l’homme. Bannissons du langage de nos enfants dans les cours de récréation toute expression à connotation péjorative sur les homosexuels, interdisons la publication de caricatures sur les prophètes, considérons la critique de l’Islam comme relevant d’un délit « l’islamophobie » indûment mis sur le même plan que l’antisémitisme et le racisme, votons des lois de mémoire à n’en plus finir qui prescrivent la vérité historique : en France, depuis la loi Gayssot qui a sans doute ouvert la boîte de Pandore, la colonisation, l’esclavage, l’Arménie ont fait tour à tour les frais de cet étrange retournement des droits de l’homme.

Ces « phénomènes qui nous étonnent » doivent, si l’on en croit Tocqueville, être expliqués par l’analyse de la démocratie, comprise non pas seulement comme régime politique mais comme état social et anthropologique. Si la liberté parfaite et l’égalité parfaite coïncident au plan des principes,[3] quand on s’intéresse aux passions qui animent la démocratie, l’amour de la liberté et l’amour de l’égalité sont deux choses bien distinctes qui peuvent entrer en conflit.[4] Or, précise Tocqueville, l’amour de l’égalité est la seule passion qui soit caractéristique des temps démocratiques alors que l’amour de la liberté se rencontre en tous temps. Ainsi la passion de l’égalité est la passion prédominante des siècles démocratiques : jointe à l’individualisme qui est la forme démocratique de l’égoïsme, elle soumet les citoyens à la tyrannie de la majorité, c'est-à-dire à l’opinion commune : « À mesure que les citoyens deviennent plus égaux et plus semblables, le penchant de chacun à croire aveuglément un certain homme ou une certaine classe diminue. La disposition à en croire la masse augmente et c’est de plus en plus l’opinion qui mène le monde (…) car il ne paraît pas vraisemblable qu’ayant tous des lumières pareilles, la vérité ne se rencontre pas du côté du plus grand nombre »[5]. On comprend ce qu’a de quasiment irrésistible l’opinion commune.(Mutatis mutandis on peut comparer cette difficulté à résister à l’opinion à la difficulté dans laquelle nous sommes de résister à des usages linguistiques nouveaux, par exemple «au final »). Le credo de cette opinion majoritaire est l’égalité des droits : c’est ainsi qu’au nom des droits de l’homme on peut proscrire toute critique d’une religion, d'un mode de vie, etc. Et même si la loi permet encore la critique, celle-ci devient inaudible et incompréhensible : ne pas admettre que c’est violer le principe d’égalité des individus que de refuser aux couples homosexuels le droit d’adopter, c’est au mieux passer pour un infâme réactionnaire, au pire un fasciste. L’idéologie égalitaire des droits de l’homme démocratique ne cesse d’engendrer de nouveaux droits sans prendre garde que, ce faisant, elle engendre de nouveaux délits, dont des délits d’opinion. Préférer une religion à une autre et le dire est une grossièreté (là fut sans doute la vraie «faute» de R. Redeker, aux yeux de ceux qui auraient dû le soutenir et ne le firent pas). Les temps démocratiques sont antihiérarchiques et seul le relativisime est en fait acceptable et s’impose.

Voilà, entre autres, pourquoi les esprits libres sont redevenus des oiseaux rares.

.

Hélène Roudier de Lara (philosophe)

.

[1] J’entends ici « libéralisme » au sens large d'« expression privilégiée des idées qui définissent la modernité », et non au sens étroit de « courant particulier dans le monde issu de celles-ci ».Philippe Raynaud et Stéphane Rial eds., Dictionnaire de philosophie politique, article « Libéralisme », PUF 2003

[2] Article 10 :« Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la Loi », article 11 : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi ». La précision de l’article 10, « même  religieuses », renvoie à l’un des plus importants aspects de la généalogie de notre idée de liberté d’expression. La Lettre sur la tolérance de Locke (1689) défend la liberté de conscience en matière religieuse parce que Locke, dans la droite ligne des théoriciens du contrat, a ruiné l’idée d’un fondement théologique de l’ordre social et politique: « le point de départ  de toute société politique, ce qui la constitue réellement c’est toujours l’acte par lequel des hommes libres en nombre quelconque (…) acceptent de se réunir et de s’associer (…) Voilà l’origine, la seule et la seule possible, de tous les gouvernements légaux du monde » (Deuxième traité du gouvernement civil).

Pour compléter cette courte histoire, notons qu’il revient au seul Spinoza, en vilain petit canard de la philosophie politique de l’époque, d’avoir très tôt articulé liberté d’expression et démocratie, ce qui n’allait pas de soi, lui aussi dans le cadre classique des philosophies du contrat, d'où la référence à la liberté naturelle. La démocratie est la meilleure réalisation de la fin de tout État, qui est la liberté : « dans le gouvernement démocratique (le plus voisin de l’état naturel) tous les citoyens s’obligent par un pacte à conformer à la volonté commune leurs actions, mais non pas leurs jugements et leurs pensées, c’est à dire que tous les hommes, ne pouvant avoir sur les mêmes choses les mêmes sentiments, ont établi que force de loi serait acquise à toute mesure qui aurait pour elle la majorité des suffrages ». Ainsi donc l’abolition de la liberté de pensée est non seulement impossible du fait de la nature de l’homme mais ruineuse pour l’État « Moins donc on accorde aux hommes la liberté de pensée, plus (…) le gouvernement devient violent ». Enfin, cette liberté de penser « est absolument nécessaire au développement des sciences et des arts, lesquels ne sont cultivés que par les hommes qui jouissent de toute la liberté et de toute la plénitude de leur esprit » (Tractatus theologico-politicus).

[3] « les hommes seront parfaitement libres, parce qu’ils seront tous entièrement égaux ; et ils seront tous parfaitement égaux parce qu’ils seront entièrement libres », De la démocratie en Amérique II, 2° partie, ch.1.

[4] « Le goût que les hommes ont pour la liberté et celui qu’ils ressentent pour l’égalité sont, en effet deux choses distinctes, et je ne crains pas d’ajouter que, chez les peuples démocratiques, ce sont deux choses inégales. » Il est difficile de détruire une égalité acquise alors que « pour perdre la liberté politique, il suffit de ne pas la retenir, et elle s’échappe ». Les abus de la liberté se constatent facilement et sont « immédiats » alors que les périls dont l’égalité  nous menace sont difficiles à entrevoir et n’atteindront que « les générations à venir ». « La liberté politique donne de temps en temps, à un certain nombre de citoyens, de sublimes plaisirs » alors que « l’égalité fournit chaque jour une multitude de jouissances à chaque homme » etc. Il faut lire la totalité de cet admirable chapitre de La démocratie en Amérique (II, 2°partie, ch.1), comme une analytique des passions démocratiques à la manière dont Kant fournit une analytique du jugement esthétique ou les romans de Jane Austen une analytique du mariage.

[5] Ibid. II. 1° partie, ch.2.