En quoi la société moderne est de toute façon libérale.

Bien avant la Révolution française, la doctrine du droit naturel de l’homme à gouverner sa vie  donne lieu à un clivage entre la conception libérale ou individualiste de la démocratie et sa conception étatiste ou collectiviste. Pour les partisans de la démocratie libérale, la souveraineté appartient en dernier ressort aux individus, ce qui donne mission au pouvoir politique de protéger les libertés individuelles et les intérêts particuliers. Pour les autres, la souveraineté doit appartenir au peuple ou à l’État, qui décident de la part de liberté qu’ils accordent aux particuliers. On pourrait dire qu’à un pôle on trouve les droits de l’homme et à l’autre pôle la démocratie. Entre ces deux pôles, chaque société établit un compromis en plaçant le curseur plutôt d’un côté que de l’autre.

Rares sont les penseurs et les doctrines qui préconisent la suppression de l’un des deux pôles.

Marx pousse la souveraineté du peuple jusqu’à vouloir abolir les formes d’existence centrées sur l’individu et l’espace qui leur est dévolu, la société civile. Tel est le sens de sa fameuse critique des droits de l’homme. L’anarchisme individualiste et le libertarianisme peuvent pousser la défense de la souveraineté de l’individu jusqu’à la suppression intégrale de l’État. Ce n’est pas le cas du libéralisme, qui fait au contraire reposer la défense des droits de l’individu sur l’État, qui doit lui-même être soumis au Droit pour ne pas empiéter sur les libertés individuelles. Le libéralisme suppose l’État de droit  non seulement pour faire protéger les droits des individus, mais aussi pour faire respecter les principes du libéralisme. Les lois anti-trusts et autres lois destinées à faire respecter la règle de la concurrence en sont un exemple significatif.

En plus de l’attachement à la liberté de l’individu, le libéralisme est fondé sur une considération utilitariste exposée par Adam Smith au 19e siècle, et que Friedrich Hayek a théorisée au 20e siècle. C’est qu’il n’y a rien d’aussi efficace pour tous que les interactions entre des individus recherchant librement leur intérêt au travers d’échanges qui tendent nécessairement à l’équilibre. C’est ce qu’Adam Smith a évoqué en parlant de la main invisible. Ses adversaires objectent au libéralisme que la concurrence est irrationnelle, qu’elle fait régner l’argent au lieu de viser à la satisfaction des vrais besoins, et surtout qu’elle est la liberté pour les forts d’écraser les faibles. Pour les capitalistes d’imposer leur loi aux travailleurs. Ces adversaires du libéralisme donnent à l’État-providence la charge de défendre les plus faibles et de répartir les richesses produites en fonction d’autres critères que le rapport entre l’offre et la demande sur le marché du travail.

Les libéraux ne récusent pas par principe toute intervention de l’État y compris dans l’économie : ils postulent qu’en ce qui concerne la production et la répartition des biens, les interactions entre les individus sont généralement, mais pas toujours, préférables à l’entreprise étatique.

Jusqu’à la chute du mur de Berlin et l’effondrement du socialisme réel, le mot libéralisme était en France une insulte de gauche. Il fut alors remplacé par le néo-libéralisme, comme si la mouture précédente avait été reconnue acceptable.

Le débat sur le libéralisme politique n’est pas éteint. Beaucoup de penseurs attachés aux libertés continuent de tonner contre l’individualisme, et de préférer les projets et les moments collectifs à la liberté proprement individuelle que Benjamin Constant nomme à juste tire la liberté selon les Modernes.

Le débat sur le libéralisme économique ne peut pas être tranché, si on admet qu’il consiste seulement à demander que l’État n’intervienne que là où il est plus compétent que le marché. Ce qui est une donnée définitivement variable.

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André Sénik (philosophe)