Dans une société ouverte, il est politiquement correct de dire du mal des limites, des frontières, des systèmes de défense de soi, et donc des identités, puisque selon Spinoza, « toute détermination est donc négation ».

S’il y a du vrai dans cette proposition préliminaire, ce vrai est de l’ordre du souhaitable, du perfectible, d’une sorte de libération de l’homme par lui-même.

En effet, très communément, le sujet humain se sent, se croit, limité dans ses possibilités et dans ses droits, par la pression d’une société hostile ou indifférente.  Sa place définitive dans la société, l’image que celle-ci va lui renvoyer, va dépendre de ce qu’il aura fait, en tant que sujet, pour se dégager de ses « auto-limites ».

Ces « auto-limites » sont le plus souvent serrées. Les conditions initiales de la vie, le discours tenu par l’entourage familial, puis scolaire, à son sujet, les difficultés ou les échecs rencontrés par la suite, vont imposer à chaque individu une image altérée de lui-même*, dont il pourra ultérieurement découvrir la fausseté et l’aliénation qu’elle constitue.

Dans cette optique, la pétition de principe présentée au début de cette réflexion est indiscutablement positive. Elle va au devant des hommes pour leur affirmer leur égalité de chances, mettre en cause la vision fataliste qu’ils ont d’eux-mêmes, les inviter à saisir l’ opportunité de se forger une nouvelle image.

Ce volontarisme optimiste serait-il capable, appliqué à tout individu, d’effacer définitivement les séquelles des « conditions de départ » qui ont déterminé sa trajectoire ? Et cela, sans rupture avec les éléments satisfaisants de son identité, sans fabrication d’un homme standard, interchangeable ? Y a-t-il une compatibilité entre l’injonction « soyez vous-même » et l’autre : « soyez un homme nouveau » ?

Par sa nature animale l’être humain naît séparé, à jamais différent de ses géniteurs et de ses collatéraux. Mais sa vulnérabilité initiale, la longueur de son développement, le mettent dans la dépendance de son environnement immédiat, dans les conditions habituelles. Il va donc en recevoir un certain nombre de déterminations** : identité sexuelle, nomination, langue maternelle, et quelques autres, essentiellement interactives. Son comportement spontané, naturel, va provoquer en retour un certain nombre de jugements, d’évaluations, et d’injonctions spécifiques***. Il fait partie d’une famille et reçoit la demande de s’y conformer, de ne pas la perturber.  Dans les conditions habituelles, il est aimé et protégé contre lui-même. La prise en compte de ses droits de sujet, est conditionnelle, limitée par la préférence familiale. Cependant le bilan de ces conditions initiales « suffisamment bonnes »(Winnicot), voire « trop bonnes » est toujours préférable à leur contraire, fondé sur des carences.

Même devenue très précoce, la socialisation de l’enfant arrive trop tard pour effacer les déterminations pouvant être considérées comme néfastes. Un tel projet poserait d’ailleurs un sérieux problème éthique, sauf à révéler, à un stade encore réparable, des conséquences de véritables carences affectives et éducatives. Tenir compte, ou ne pas tenir compte, de l’existence de ces signes de carences, a fait l’objet, récemment, d’un débat très violent, parce qu’immédiatement politisé.

Comme les tentatives d’aller à l’encontre de ces conditions initiales nécessaires à l’être humain, soit par la « prévention » (prise en charge très précoce par la société du formatage des tout-petits) soit par le lavage de cerveau des citoyens mal partis, ont globalement échoué dans une déconsidération unanime, l’injonction de l’égalité par desserrement des limites,  n’est finalement qu’un droit à saisir et à réaliser individuellement.

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Yves Leclercq, Psychiatre, Psychanalyste.

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*Dans le cadre clinique des « états-limites » (à ne pas confondre avec le syndrome « border-line », de la clinique américaine), ce sentiment de non-valeur tient une place essentielle, tant pour le choix par le sujet de l’expression clinique (dépression, conduites d’échec) que pour l’orientation thérapeutique.

**L’enfant est « parlé », avant même sa naissance, et avant qu’il parle lui-même (et de lui-même).

***Dans l’autisme précoce, la non réponse de l’enfant à l’amour et à la stimulation de la mère va entraîner rapidement un abandon de tout effort dans ce sens, une réduction à une prise en charge, froide, de l’enfant. C’est ce qui a conduit des psychiatres et des psychanalystes à faire porter par les mères la responsabilité de cette maladie.