La Kultur, dont le terme apparaît en Allemagne dans la seconde moitié du XVIIIe, est la mère de notre « culture » moderne et contemporaine. On méconnaît d’ailleurs, le plus souvent, que c’est de ce mot même de Kultur qu’est né le français « culture », lequel, loin de nous arriver en ligne directe du latin cultura, a connu le détour de la traduction de l’allemand au cours du XIXe siècle, pour apparaître tardivement dans la langue française – l’adjectif « culturel » datant, lui, des années 1930. Mais on méconnaît aussi combien l’idée de Kultur a été d’un impact décisif sur l’histoire de l’Europe du XXe siècle, et combien elle est la source de la plupart des malentendus auxquels donne lieu aujourd’hui le phénomène de la « culture ».

En s’opposant sur la définition de la Kultur, Kant et Herder ont contribué au tournant historique qu’a été le triomphe du mot de Kultur sur celui de Bildung, qui était pourtant au cœur de l’œuvre de Gœthe, Schiller, Hölderlin ou Hegel. Ce triomphe lexical s’est doublé de la victoire de la pensée de Herder, qui s’est imposée dans toute l’Europe du XIXe siècle : la Kultur a été comprise comme l’essence d’un peuple (Volk), dont le développement historique s’effectue de manière organique dans l’immanence de sa langue, de sa poésie, de ses chants, de son folklore… La Kultur est ainsi devenue le lieu de l’identité [1].

Et c’est précisément parce qu’elle a eu partie liée avec l’affirmation identitaire que la Kultur ainsi pensée a scellé le destin de l’Europe. Via la France des traductions de Quinet et des cours de Michelet, via les études allemandes des lettrés d’Europe centrale, en effet, la pensée de Herder a largement donné le branle à la formation des nations et à la légitimation du « principe des nationalités ». Grâce à la puissance des fictions pénétrées de romantisme littéraire, qui ont en partie nourri les Révolutions de 48, l’Allemagne, la Pologne, la Grèce, l’Italie, la Tchécoslovaquie, la Hongrie, la Roumanie (mais la France tout autant !) ont pu se constituer comme identité nationale – en inventant et en écrivant d’un même geste leur histoire, c’est-à-dire leur mythistoire. Ces fictions culturelles ont créé l’Europe des nationalismes : la projection imaginaire des identités a fait le lit de l’affrontement des nations européennes jusqu’aux deux guerres mondiales du XXe siècle. Dans une conférence tenue en mai 1941 ( !) à Paris, même un Gadamer fait un vaste éloge de Herder, en revendiquant, contre une idée « française » de la culture, le sens historique de la force, l’esprit de la nation et la vie profonde des peuples : il justifiait ainsi « kulturellement » l’Allemagne dans le rôle historique qu’elle était alors en train de jouer, confirmant que l’Europe des nationalismes a bien été un phénomène de « culture ».

L’entrée en scène du « mondial » n’a pas invalidé pareille conception de la Kultur, bien au contraire : l’exaltation ethnographique du local, voire du tribal a trouvé, en effet, un allié très efficace dans le « mondial » dont Malraux fut l’inventeur, puisque la patrimonialisation des cultures encourage et généralise leur relativisation en légitimant toute forme d’exception. De manière très herderienne, toute culture et toute appartenance peuvent désormais s’envisager à l’échelle virtuelle et planétaire d’une histoire de l’humanité : toute culture peut effectivement s’enorgueillir d’appartenir au « patrimoine de l’humanité », selon cette formule de l’Unesco, dont l’idéologie contribue aujourd’hui à constituer la culture comme un vaste Disneyland.

Tel est là, pour reprendre le mot de Freud, le « malaise dans la Kultur », dont l’un des traits majeurs tient à ce qu’il nomme « le narcissisme des petites différences » pour caractériser l’aventure toujours désastreuse des identités fictives – laquelle est encore, notons-le, l’horizon et le lot de ce qu’on appelle aujourd’hui les « communautarismes » [2].

Bien au-delà d’une « crise de la culture », c’est donc le concept même de culture qui fait question. À l’heure où l’Europe est en quête d’« identité », il serait essentiel, loin de tout positivisme anthropologique, de repenser la culture comme phénomène historique, notamment en repartant de la différence entre Kultur et Bildung, et en méditant ce mot de Heidegger : « Les Grecs n’avaient pas de culture. » [3]

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Jean Lauxerois, auteur et traducteur (dernière traduction: Platon, Ion et autres textes, Agora Pocket 2008)

                                              

[1] Bildung ne saurait donc être traduit par « culture », et le terme de « formation », parfois choisi, rend faiblement la densité et la complexité de ce que l’Allemagne de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle a pu entendre par Bildung. Comme le dit Hegel, la Bildung est « un long chemin » : c’est l’expérience selon laquelle un être, singulier ou collectif, peut advenir « au libre usage de ce qui lui est propre » (Hölderlin). Mais, à la différence de la Kultur, ce chemin menant à soi passe nécessairement par l’autre que soi, par l’étranger, par le monde en son altérité. Cette épreuve de l’altérité se concrétise notamment dans la traduction et dans le roman, dont la philosophie et la littérature font à l’époque la théorie. De Gœthe à Schiller, de Hölderlin à Novalis et à Hegel, la conception de la Bildung se nuance et varie même jusqu’à l’extrême. Quoique relativement moins connue, c’est sans doute l’œuvre de Hölderlin, Remarques sur Antigone et Œdipe de Sophocle, qui apparaît comme la méditation la plus aiguë sur cette question de la Bildung et sur le rapport qu’elle suppose entre le « nationel » et l’« étranger ».

[2] Ce « malaise » se nourrit singulièrement de la manière dont la Kultur, dans l’identification narcissique qu’elle suppose, se déploie sous le signe de la mélancolie. À partir de Freud, en effet, on pourrait montrer que la Kultur répond au destin du sujet moderne ; exacerbé dans son idéal d’identité narcissique, ce sujet a rompu avec le monde, avec la nécessité, avec l’ouverture du temps et avec la finitude – jusqu’en affirmant la toute-puissance de l’Esprit. La Kultur est ainsi devenue la figure de l’idéal du Moi, en refermant le sujet sur la dimension du passé, auquel il s’identifie, dans une mélancolie qui s’avère être d’abord une « maladie de culture » (voir sur ce point l’article Mélancolie dans la suite de cet Abécédaire).

[3] Notons en passant que la culture aussi « générale » qu’« universelle », qu’on voit souvent défendue en France comme un en-soi, relève surtout, dans sa « petite différence », de ce que Hannah Arendt nomme bien « un philistinisme cultivé ». Ce prétendu « modèle » n’a jamais été philosophiquement pensé comme tel, ni n’a jamais fait l’objet d’aucune élaboraton théorique. Cette idée de la culture est avant tout un effet idéologique, écho lointain d’un phénomène de cour et de salon, qui s’est répercuté dans les sphères éducatives de la IIIe et IVe Républiques. Rien là qui puisse approcher la grandeur de la paideia grecque, ni celle de la cultura latine puis médiévale, ni bien sûr celle de la Bildung allemande.