Difficultés du jugement politique dans les sociétés modernes.

C’est un paradoxe des sociétés modernes : la politique y est partout et le jugement politique nulle part. Ramenée à un rang modeste — on n’en attend plus le salut ni la vie bonne, seulement une gestion efficace —, la politique n’en est pas moins partout, puisque nous voyons partout des « jeux de pouvoir », des problèmes de « management ». Le mot « gouvernance », apparu depuis peu, signale cette diffusion de la politique, du fonctionnement «  politique » de nombreuses institutions, l’éducation ou la solidarité entre générations par exemple. En revanche, le jugement politique, c’est-à-dire le jugement visant à dégager un bien proprement politique est devenu pour les contemporains une chose obscure, évanescente. On se plaint couramment de la médiocrité du personnel politique, de la disparition des grands politiques, mais serions-nous capables de les reconnaître, et en vertu de quel jugement ? (cette attente d’un type d’homme, plutôt que d’un programme ou d’une orientation idéologique, me semble avoir joué un rôle plus important qu’à l’accoutumée dans les élections présidentielles récentes, en France en 2007 ou aux Etats-Unis en 2008).

Pas facile en effet de faire une place au jugement politique entre le jugement moral et la considération cynique de l’intérêt de tel Etat ou de telle collectivité. Vincent Descombes définit le jugement politique comme une opinion sur une matière politique dotée de conséquences pratiques pour le sujet qui forme ce jugement (cette clause permet de distinguer le jugement pratique du citoyen d’une simple opinion de spectateur réagissant à des nouvelles lointaines ou même à une fiction, sans portée pratique). On pourrait dire aussi que le jugement politique porte sur quelque bien proprement politique, c’est-à-dire relatif à la « constitution » de la cité. La notion de bien politique allait de soi à Athènes : quelles que soient les divisions concernant le bien de la Cité, le fait qu’il y ait un bien commun politique, distinct d’autres biens, était une évidence.  Ce n’est plus le cas pour les Modernes. Montesquieu doit insister pour bien faire comprendre à son lecteur que ce qu’il appelle la vertu politique (l’amour de la patrie dans les républiques) n’est nullement la vertu tout court (voir l’avertissement de L’esprit des lois). Depuis, les choses ne se sont pas arrangées : nous avons beaucoup de mal à reconnaître une sphère propre d’excellence à l’action en vue de l’intérêt collectif, ou au choix du meilleur régime, à ne pas en ramener le critère à quelque principe prépolitique, qu’il soit grandiose (l’humanité) ou prosaïque (l’utilité). Selon Hilary Putnam, la philosophie pratique contemporaine a une fâcheuse tendance à « en faire trop » : « quand un philosophe « résout » un problème éthique, on a l’impression d’avoir demandé un ticket de métro et d’avoir reçu à la place un ticket de voyageur à valoir pour le premier vol spatial interplanétaire habité. »[1] Ce qui est dit ici du jugement éthique vaut au carré pour le jugement politique.

Si par jugement on entend un jugement rationnel, la démocratie semble être une condition du jugement politique, qui suppose que la politique relève de l’action et de la libre délibération des hommes, et non d’un ordre transcendant inquestionnable. L’état de la question dans notre démocratie montre cependant qu’il s’agit d’une condition nécessaire mais non suffisante. En effet, s’il n’y a pas de place dans nos représentations pour l’idée d’un bien politique, comment un dirigeant, un citoyen pourra-t-il faire preuve de jugement dans une situation qui le requiert ?

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Philippe de Lara (philosophe; a participé autour de Vincent Descombes au volume Philosophie du jugement politique, Points Seuil)

[1] Le réalisme à visage humain, Paris, Seuil, 1994, p. 352.