I/ états des lieux.

Les désordres et les inégalités écologiques ne sont pas le fruit du hasard.

Depuis quelques années, les notions d’inégalités écologiques et environnementales, comme celle de justice environnementale, ont connu une véritable inflation éditoriale. Cette dernière est l’indice d’une accélération des problèmes d’environnement qui affectent des populations de plus en plus nombreuses. Au point que l’existence même des sociétés est désormais sous la menace d’activités humaines strictement enchaînées aux servitudes de la technoscience et à la toute puissance du marché.

Luttes sociales et pour la défense de notre environnement sont des combats dont les fronts naguère séparés tendent à converger du même mouvement que celui de la conscience de notre implication structurelle dans des sociétés de classe et de notre commune appartenance à la nature, appartenance commune et cependant marquée de profondes inégalités. Comment tout d’abord éclairer le sens des diverses expressions qui marquent ce champ d’inégalités ? Le concept d’inégalités écologiques renvoie tout d’abord à la confrontation inégale et mesurable entre d’une part individus et groupes sociaux et d’autre part divers éléments réputés naturels (air, eau, biodiversité) et interconnectés. Celui d’inégalités environnementales élargit la confrontation avec la surnature concrète et imaginaire, profondément travaillée par l’emprise technique de l’humanité sur l’écosystème mondial. Il s’agit ici d’élucider mécanismes sociaux et (dé)raisons politiques de ces inégalités écologiques et environnementales parmi les hommes.

Je souligne les points suivants :

1/  L’idéologie du progrès et l’oubli de la nature, considérée comme une variable inerte, une contrainte ou une simple externalité (réservoir de ressources) ont contribué à faire que la « science » économique néglige le cadre écologique dans lequel s’inscrit toute activité économique.

2/ Cet « oubli » de la nature est aussi l’oubli d’une idée féconde, celle de Stoffwechsel (métabolisme), énoncée par Marx dans Le Capital dès 1858 et développée maintenant depuis près d’un demi-siècle par l’économie écologique dont l’un des pionniers est Joan Martinez-Alier. Etre attentif au métabolisme de la société, c’est comprendre que les externalités ne sont pas des erreurs du marché ou des gouvernements, mais qu’elles sont systémiques. L’économie humaine est un sous-système d’un système biophysique plus vaste, englobant.

3/ Un point essentiel est la critique du « somnambulisme technologique » de nos sociétés dites développées, telle qu’elle a été formulée par le philosophe des techniques américain Langdon Winner dès 1986 (traduction française, La baleine et le réacteur, 2002). Winner suggère que toutes les technologies nouvelles créent de nouvelles formes de vie.

4/ Précisons : oui, les technologies nouvelles modifient sans cesse nos formes de vie, créant sans cesse de nouvelles discriminations sociales et écologiques, au sens le plus fort du terme, et à toutes les échelles. (cf André Gorz qui présente les mouvements écologiques comme étant centrés sur « la défense du monde vécu »).

5/ Souvent les questions écologiques et sociales se présentent sous des formes qui les rendent impossibles à traiter à l’aide des seules méthodes scientifico-techniques réductionnistes. Cela suffit à justifier la méfiance des écologistes envers les scientifiques (des sciences de la nature), sans qu’on ait besoin d’en appeler à une philosophie irrationnelle des sciences ou à une théorie anarchiste de la connaissance (Paul Feyerabend). Les problèmes sont souvent complexes parce que nouveaux et créés par le complexe technique/scientifique/industriel contemporain. D’où un phénomène peu courant dans le champ scientifique « normal » : Les activistes écologistes et les « experts » des universités et des entreprises discutent sur un pied d’égalité. C’est la « science post-normale » de Funtowics et Ravetz, le « dialogue des savoirs » de Victor Toledo. C’est ce qu’on appelle l’activist knowledge aux Etats-Unis.

6/  Ces questions théoriques sont brutalement posées dans la politique concrète aux différentes échelles, par les divers mouvements de la justice environnementale. Et globalement au travers des nouveaux modes de régulation du capitalisme mondialisé, dans le cadre de ce que Naomi Klein désigne dans son dernier ouvrage comme le capitalisme du désastre..

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(à suivre)

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Jean-Paul Deléage (historien de l'écologie et directeur de la revue Ecologie et politique)