Cultivons les paradoxes : ils ne demandent qu’à pousser !

            Le premier tient à une gageure : introduire le jardin dans un blog, c’est donner à voir en images, en deux dimensions, ce qui par définition s’inscrit dans l’espace, c’est entrer par le texte dans ce qui se saisit par l’expérience sensible, c’est user du virtuel et du numérique pour évoquer ce qui s’enracine dans le concret de la terre, des cailloux, de l’humus. Faute de pouvoir pousser la porte étroite qui chancelle ou de passer par la grille du parc, on va donc inviter à cliquer.

Le deuxième consiste à envisager la possible modernité du jardin, alors que rien ne semble aussi immémorial, pétri d’usages et d’outils dont on a hérité. Penser au jardin, c’est apparemment, d’abord, remonter le temps. C’est revenir à quelque souvenir d’enfance, entrevoir des silhouettes de grands-parents, se remémorer des odeurs, des parcours, des images, et tout un vocabulaire. Et des jardins publics et squares de naguère, aux parcs et potagers des châteaux, par l’inventaire de la mémoire, des voyages et des livres chacun jalonnera ses souvenirs de mots magiques : le Luxembourg ou Bagatelle, les jardins du Generalife, le parc Guëll.. Par les livres et les tableaux des musées, nous remonterons aux jardins des peintures de la Renaissance ou des enluminures médiévales, aux mythiques jardins suspendus de Babylone, à l’Eden biblique… Assurément, le jardin ramène aux origines.

Le troisième c’est que dans cet inventaire où nous sommes conviés à faire défiler les termes les plus prestigieux de la pensée philosophique, les mots-clefs des controverses actuelles, le jardin est humble jusqu’à en paraître déplacé. A l’aune des engagements politiques, des responsabilités historiques, il n’a pas grande valeur. Géraniums, giroflées, potirons… quelle dérision ! Installons-y un faux puits en vrais pneus repeints, des bordures en bouteilles retournées, des nains (de jardin) pendant qu’on y est… et on en fera volontiers le décor même du repli sur une médiocrité sans nom, le symbole de l’aliénation, l’image du renoncement aux ambitions et il n’est pas sûr que la fameuse réplique de Candide à Pangloss redore vraiment le blason du jardin !

Refermons quand même le portillon ou la barrière pour nous arrêter un peu au jardin car il est clos, le jardin, étymologiquement*. Par nécessité pratique, sans doute, pour éloigner les intrusions animales et préserver le résultat du travail accompli mais aussi pour marquer que quelque chose le distingue de la nature, quand bien même le jardinier joue de ses lois. Comme elle est judicieuse, la règle du très "branché" festival des jardins de Chaumont qui attribue à chaque créateur un espace identique et délimité, en forme de feuille stylisée.

Et même si c’est la fête au jardin, on ne s’y comportera pas en « sauvage » : on évitera de cueillir, on ne brisera pas l’ordonnancement. Non seulement par respect pour l’œuvre humaine, mais peut-être parce que cet enclos garde quelque chose de sacré. Pierre Grimal, dans l’Encyclopaedia Universalis assure que les jardins antiques ne visaient pas d’abord ni surtout la production alimentaire utile, mais la profusion gratuite et que cette culture s’adressait moins aux humains qu’aux divinités.

D’où vient aussi l’émotion particulière qu’on éprouve en passant dans le jardin de ceux/celles qui ne sont plus ? Ce fut le cadre de certaines de leurs heures, soit. Mais c’est aussi que le jardin rend sensible que ce qui en demeure résulte d’une volonté manifeste de laisser après soi quelque chose. Pour l’agrément du visiteur, pour la beauté de l’arrangement, pour impressionner les générations, les jardiniers ont changé une parcelle du monde donné ou ont veillé à maintenir ce qu’il fallait transmettre quitte à le transformer. Ils ont suivi le retour des jours, des lunaisons, des saisons… On dit qu’ils se sont ainsi soumis à l’ordre du temps. Je me demande s’ils n’ont pas aussi, comme d’autres créateurs, réussi à lui échapper.

Mais ils n’échappent pas à l’histoire, aux modes, aux modèles. Il existe une histoire des jardins qui marque le lien entre l’art des jardins et les rapports sociaux, les représentations du monde et du pouvoir. Jardins de cloîtres, jardins zen, jardins médiévaux, jardins de Vaux le Vicomte ou de Versailles, jardins anglais, jardins à la française, jardins de « fabriques »… Ils donnent au promeneur actuel à la fois un plaisir sensoriel et une émotion esthétique mais ils manifestent à ses yeux des moments d’une histoire de la foi, d’une histoire de l’art, d’une histoire tout court. Ils ont été baroques, classiques, romantiques. Ils ont contribué à la mise en scène du pouvoir du prince. Mais jardins ouvriers, comme on disait autrefois, jardins familiaux ou partagés, comme on dit désormais, ils ont pu aussi symboliser d’autres valeurs...

   JC Haglund

*Venus des langues germaniques (cf. gardo: clôture, Garten: jardin), les noms médiévaux gart, jart, gardin et jardin ont supplanté les dérivés gallo-romans du latin hortus. On suppose qu'un hortus gardinus devait être bien clos. Garden et giardino illustrent la diffusion dans d'autres langues de ce jardin dont le yard anglais et le gaard scandinave sont cousins. Qu'aurait pensé Kierkegaard de l'expression "jardin du souvenir" pour désigner le lieu où l'on peut répandre les cendres des défunts dans certains cimetières?

à suivre