Entendu dans la bouche d'un journaliste chinois en poste à Paris : "Le devoir d'un journaliste n'est pas de défendre la justice mais de dire la vérité".

Propos sans doute surprenant de la part d'un possible représentant officiel du régime de Pékin, mais surprenant aussi par sa justesse et sa concision.

En effet, et encore plus dans les états démocratiques que dans les autres, on attend des journalistes qu'ils rapportent fidèlement les faits (dans leur matérialité et leur signification)1 et non qu'il se mettent au service de quelque cause que ce soit, aussi juste soit-elle:

- dans les états démocratiques encore plus dans les autres : car l'un des principes fondamentaux de ces états est que les adultes, au contraire des enfants, sont autonomes intellectuellement, c'est à dire capables de penser par eux-mêmes.2 S'il y a donc absolument lieu de les informer, il n'y aucunement lieu de procéder à leur place à l'appréciation morale et/ou politique des évènements qui surviennent dans le monde, et encore moins de cacher certains d'entre eux ou d'altérer leur relation, au motif que cette relation pourrait nuire à une cause sacrée parce que juste : la vérité des faits risque en effet d'être dangeureuse pour toutes les causes y compris les plus justes, mais la démocratie exige que les journalistes et nous-mêmes, leur lecteurs, courrions ce risque. Toute autre option relève d'une conception paternaliste de la presse.

- on élude souvent cette exigence en contestant, pour des raisons épistémologiques plus ou moins convaicantes, la possibilité de dire la vérité, de relater fidèlement les faits, d'être objectif, impartial. Quand même une relation absolument fidèle serait inaccessible, cela ne saurait servir d'excuse à ceux qui ont pris leur partie de la partialité.3

Reconnaissons toutefois que les sociétés modernes sont mieux protégées de ces dérives que les autres en raison de la pluralité et peut-être de la concurrence des médias: il y est plus difficile de passer sous silence les faits dérangeants.

Pierre Gautier

1 en prenant soin de séparer aussi clairement que possible dans leurs articles chacun de ces deux aspects.

2 on peut douter de l'autonomie intellectuelle des adultes : qu'on ose alors se demander si on est vraiment démocrate.

3 à la limite la notion de journaliste engagé est une contradiction. Le seul engagement digne d'un journaliste est l'engagement de ne se laisser détourner de la vérité (selon les règles de la déontologie) par aucune cause, y compris les plus sacrées; non pas que la vérité soit la seule ou la plus haute valeur digne de respect dans une société, mais c'est la seule valeur que doit respecter le journaliste en tant que tel.