On distinguera d’abord le sentiment de l’injustice et l’idée de justice reposant sur une définition. Le sentiment est subjectif, qu’il soit justifié ou non, et il n’est pas aisé à faire admettre par l’autre en cas de litige. Un juge doit donc obligatoirement se référer à une idée définie de la justice.

Dans l’idée de justice, on éliminera la confusion entre ce qui n’est « pas juste », pas mérité, (« il n'a pas fait beau pendant mes vacances ») et ce qui est injuste parce que contraire à une idée de la justice. Ce n’est pas toujours évident : l’enfant qui naît de parents miséreux et incultes est-il victime de « pas de chance » ou d’une injustice sociale, ou des deux ? J’aurais tendance à admettre que la justice absolue n’existerait que le jour où tous les enfants naîtraient avec les mêmes chances au départ, et où leurs destins ne dépendraient que de leurs choix individuels, des choix non prédéterminés. Ce n’est qu’un fantasme, car la vie d’un individu ne peut pas commencer abstraction faite des conditions indépendantes de lui.

En attendant, et pour les affaires d’ici-bas, la règle de justice admise par tous est « Attribuer à chacun ce qui lui est dû ». Cela suppose d’abord que l’idée de justice soit réservée aux actions humaines. Cela suppose ensuite deux choses au moins : qu’il y ait une règle, une mesure, un poids, pour évaluer ce qui est dû ; et que cette règle soit appliquée également à tous.

Ce qui soulève quelques petites difficultés.

Il faut que la règle elle-même soit juste. Qu’elle soit appropriée à ce qu’elle mesure. Servir en premier les derniers arrivés dans la file d’attente est une idée amusante, ( Christ en a défendu une certaine mouture à propos des ouvriers de la 11e heure), mais cette règle est difficilement justifiable. Quelle est par exemple la règle juste pour rémunérer un travail ? Une copie d’élève ? La question n’est pas insoluble, loin de là, nous y reviendrons.

Il faut appliquer également une règle juste uniquement à des cas qui en relèvent également. On n‘appliquera pas la règle juste du « premier arrivé dans la file d’attente, premier servi  à la caisse» à une femme trop enceinte…pour attendre. C’est ici que l’équité vient moduler et compléter l’application stricte de la règle.

Revenons à la difficulté apparente de fixer une règle juste, pour évaluer ce qui revient à chacun pour un travail salarié, pour une copie d’élève, pour les impôts ou pour la part de nourriture à partager entre des enfants.

La solution est évidente et elle est bien connue de tous. Ce qui est juste sur un plan ne l’est pas sur un autre, et il convient alors de pondérer, en justifiant la hiérarchie qu’on établit entre les différents critères.

C’est ainsi que notre pays accorde un droit de vote totalement égal, tandis qu’en matière d’impôts, il n’y a pas d’impôt égal, et nous pondérons les prélèvements proportionnels aux dépenses (la TVA) et les prélèvement progressifs. Chaque critère doit être justifié, mais il ne peut l’être que de façon relative. Le jour d’un examen, la notation d’une copie privilégiera le résultat, alors que l’évaluation d’un élève peut tenir compte de l’effort fourni relativement aux moyens de chacun. Les élèves protestent souvent contre une note qu’ils jugent disproportionnée au temps qu’ils ont consacré à un travail.

Il existe un autre critère de la justice : ce qui est conforme à une procédure intrinsèquement juste : quand deux personnes se partagent un gâteau, ce n’est pas celle qui le coupe en deux parts qui choisit la sienne en premier. La procédure joue un rôle déterminant dans les sociétés modernes.

Celles-ci ont renoncé à l’idée d’une justice absolue, celle de Dieu par exemple. Elles ont appris à ne pas céder aux sentiments subjectifs des victimes, plus ou moins tout de même, et elles mettent la justice entre les mains de deux Tiers neutres : le Droit et le Juge.

André Sénik