Le lien entre les notions de justice et de civilisation est complexe.

D'un côté la notion de civilisation est difficilement dissociable de celle de justice. Là où l'idée de justice est inconnue, peut-on parler de civilisation? Le fait et le droit sont alors confondus et on est donc plus près de l'état de nature que de l'état de civilisation.

Mais d'un autre côté, il existe aussi une tension entre civilisation et justice. Le souci de la justice appelé par la civilisation n'est pas n'importe quel souci, mais un souci qui doit être lui-même civilisé c'est-à-dire libéré de la confusion entre la justice et la réciprocité: la justice civilisée n'est pas la réciprocité; elle ne consiste pas à appliquer à autrui ce qu'il a appliqué lui-même à son semblable: son principe, en matière pénale, n'est pas le talion. Elle consiste au contraire à accorder éventuellement à l'autre ce qu'il a refusé d'accorder; à le traiter comme il n'a pas traité lui-même les autres, et, plus encore, à lui reconnaître le droit d'exiger ce traitement non réciproque: qu'on pense par exemple aux exigences des chefs nazis à Nüremberg, réclamant pour eux-mêmes des droits dont ils n'avaient cessé de nier la légitimité et qu'ils avaient constamment refusés à leurs victimes.

Ce principe de non réciprocité ne vaut pas simplement dans le domaine du droit pénal.

Il vaut aussi dans le domaine du droit constitutionnel: ainsi dans un pays civilisé la liberté politique est accordée à tous, y compris donc à ceux qui en sont les ennemis; et la liberté d'expression n'est pas refusée à ceux qui en contestent le bienfondé.

Il vaut encore dans le domaine du droit des gens (ou droit international) : dans un pays civilisé, l'accueil et le statut des étrangers n'est pas déterminé par la manière dont les pays d'origine de ceux-ci se comportent eux-mêmes avec les étrangers.

Si l'on tient à maintenir le lien qui unit la justice à la réciprocité alors il convient de distinguer la réciprocité (immédiate ou en miroir) dont la devise est de faire à autrui comme il nous a fait: et celle (de second degré ou oblative) qui nous demande de le traiter comme on aurait voulu qu'il nous traite. Cette dernière forme de réciprocité (appelée aussi Règle d'or) est très différente de la première, bien plus difficile, mais seule conforme à la civilisation.

Ce n'est que par la pratique de la "réciprocité en miroir" qu'on peut espérer étancher la soif immédiate de justice des hommes*; une justice fondée sur la "réciprocité oblative" est nécessairement plus frustrante et parfois déstabilisante, mais la civilisation est à ce prix; et être civilisé c'est donc aussi accepter de voir sa passion de la justice partiellement déçue.

Pierre Gautier

* "Beaucoup penseront devant les ruines de Berlin et de Dresde: c'est bien le moins qu'on leur devait; et ils jugeront peut-être que ce peuple responsable de la plus grande catastrophe de l'histoire s'en tire encore à bon compte." (L'imprescriptible, V.Jankélévitch)