1/Freddy Chiche :

Juif: difficile de faire l'impasse sur ce mot qui encombre tant la mémoire collective, consciemment ou non, ne serait-ce que par la haine qu'il a suscitée et suscite encore parfois.

Pas simple de définir ce mot à la fois nom et adjectif, à connotation péjorative pour certains, valorisante pour d'autres, en l'occurrence les juifs eux-mêmes, qui ont pourtant du mal à se définir puisque beaucoup ne sont pas religieux, parfois antireligieux, et même pour certains anti-Israéliens, mais ce pays qui n'a que 60 ans est difficile à positionner dans les millénaires de l'Histoire juive. Fondamentalement, c'est cette histoire qui est le socle du Judaïsme. Elle porte en elle une culture puissante, une religion dont se sont inspirées celles qui en sont issues, qui n'ont gardé que certaines branches, et surtout une langue partagée par tous ceux qui se sont efforcés de pénétrer les textes fondateurs dont on retrouve bien des traces dans le Christianisme et l'Islam. Cependant, la culture juive reste plus une transmission orale qu'écrite. Si les textes fondateurs sont si riches pour les commentateurs juifs, c'est parce qu'ils sont très abondamment relayés par des milliers de commentaires issus de la tradition orale: Le Talmud. En relais du Talmud, une culture qui passe comme une langue, où la connaissance, l'apprentissage, le questionnement sont érigés en valeurs essentielles. Quelle que soit la culture environnante, ce n'est pas par ambition que les juifs s'en imprègnent. Ils l'aiment, l'enrichissent, la critiquent pour devenir parfois les meilleurs ambassadeurs de cette culture, jusqu'à agacer leur pays d'accueil qui leur refuse cette différence à laquelle ils s'accrochent: ils restent juifs. Et si c'était ce qui faisait d'eux ce "peuple d'élite" dont parlait De Gaulle, qui malheureusement ajoutait à ce qualificatif d'autres qualifiants inspirés par la contrariété que lui inspirait Israël. "Sûr de lui", on peut accepter, mais "dominateur"? Ce qui serait bien récent et peut-être mal commenté dans la guerre médiatique permanente qui obscurcit notre discernement.

Le plus étrange dans la permanence du Judaïsme c'est qu'il subsiste comme une Civilisation, avec sa langue, sa culture, sa religion et son peuple, alors que les plus grandes ont disparu: Egyptiens, Perses,Grecs, Romains,…Nombreux sont ceux qui ont tenté de comprendre cette exception: J.P.Sartre concluait que l'antisémite faisait le juif.(1). J.Soustelle remarquait que pendant deux mille ans, le peuple juif était resté sans Terre, donc non regroupé et ainsi moins fragile(2), mais Israël a modifié cette donne. Certains ont retrouvé leur Judaïsme au seuil de leur conversion (Franz Rosenzweig l'a analysé merveilleusement (3)). D'autres l'ont élargi, comme Levinas, par sa vision de l'altérité: pétri de culture russe, allemande, grecque, française et juive, il écrivait: "la responsabilité est quelque chose qui s'impose à moi à la vue du visage d'autrui".(4)

Adin Steinsaltz, dont l'immense culture lui a permis d'écrire une traduction moderne du Talmud et bien des ouvrages autour du Judaïsme, a tenté de définir ce mot: Juif ! Qui est juif ? que sera le juif du futur ? Sa réponse aussi brève que dense inclut tout le mystère de la permanence de cette transmission. "Est juif, quelqu'un qui a des petits-enfants juifs".

Il prend à rebours tous les critères  retenus à ce jour par les antisémites, les orthodoxes du judaïsme, les généalogistes et autres puristes de la notion de race, qui ont laissé une trace indélébile dans l'Histoire Humaine. La "race aryenne", inspirée par de grands philosophes "aryens", héritiers de certains des plus grands de cette discipline, se voulait la représentante de l'Humain le plus abouti. Elle a tenté de débarrasser la planète de "la race juive", néfaste, définie par des critères quasi scientifiques. Ils n'ont pu empêcher Rita Levi Montalcini, une juive milanaise, de comprendre que le cerveau humain était en constant remaniement (NGF)*et d'obtenir le prix Nobel de Physiologie et Médecine en 1986 pour ses travaux durant la guerre. Toujours lumineuse et active, elle aide les femmes d'Afrique à s'émanciper par l'étude. Elle a fêté ses 99ans le 22 avril dernier et garde la même devise: "Aider les autres c'est s'aider soi-même".

(1)J.P. Sartre : Réflexions sur la question juive- 1943

(2)J. Soustelle: Les quatre soleils- 1967

(3) F.Rosenzweig: L'étoile de la redemption-1921

(4) E. Levinas: Altérité responsabilité Totalité et infini -1961

* Nerve Growth Factor

2/Jean-Paul Guedj :

Qu’est-ce qu’être juif aujourd’hui ?

Est-ce toujours et d’abord l’appartenance à une religion ? Est-ce ce un rapport spécifique à la loi (Torah) ? Aux dix commandements ? À Moïse ?

Est-ce cette adoration en ce dieu unique chanté par Lili Boniche ?

Est-ce une croyance ?

Est-ce l’Histoire qui fonde l’identité de cette nation plurielle perpétuellement en marche, sinon en fuite ? De la libération d’Égypte à la Shoah, des persécutions à l’exode, de la quête messianique à la recherche d’une terre d’accueil ?

Est-ce un rapport à l’origine et à la tradition ? Mais alors quel est le point commun entre un rite ashkénaze hongrois et une prière judéo-constantinoise aux airs arabo-andalous ? Entre la carpe farcie et le couscous aux boulettes ?

Blague : Trois juifs, quatre communautés !

Qu’est-ce qu’être juif aujourd’hui ?

Est-ce le regard de l’Autre, notamment celui de l’antisémite (Sartre), qui ferait encore le Juif moderne ? Sans l’Autre, qui me rappelle à l’ordre, je ne serais donc pas juif. Je me souviens des rares injures ou paroles d’ironie qui m’ont rappelé mon nom. Elles persistent dans la société moderne, plus sans doute qu’on ne le pense, insidieuses, et se déplacent parfois vers d’autres boucs émissaires.

Qu’est-ce qu’être juif aujourd’hui ?

Sont-ce encore par ces attributs spécifiques dont il peut présenter (surtout pour les esprits simples) ici et là les signes inextinguibles que le Juif se distingue ? L’image ambivalente d’une relation du Juif à l’argent et à l’intelligence que l’Histoire lui a imposée (Marx) perdurerait-elle ?

Mais là il s’agirait, au fond, davantage d’une identité extérieure.

Qu’est-ce qu’être juif aujourd’hui ?

Est-ce ce lien particulier du « peuple d’Israël » avec la Terre (Eretz), sinon promise, en tout cas (re)conquise, à la suite du plus organisé des meurtres collectifs de l’Histoire de l’humanité ?

Est-ce ce rapport passionné et souvent contradictoire, que tout Juif ressent, à un pays qui fonde son identité autant sur la menace externe que sur l’addition de cultures hétérogènes ?

Qu’est-ce qu’être juif aujourd’hui ?

Est-ce le sentiment de compter parmi l’une des plus petites minorités religieuses du monde avec ses 15 millions d’individus, la « croyance juive » ne représentant aujourd’hui que 0,2% de la croyance mondiale (in Le monde des religions).

Ou est-ce l’usage de ce fameux humour juif, si prisé par les goys, – cette élégance du désespoir et de la souffrance -, associé à l’autodérision, qui fait dire à Woody Allen : «  "Dieu a dit aux Juifs : Vous êtes le peuple élu... Mmmh, à mon avis, il y a ballottage" ?

Est-ce enfin un certain rapport au questionnement sur soi, dans le rapport à l’Autre (Montaigne, Freud ou Levinas) qui fonde l’identité juive ?

Qu’est-ce donc qu’être juif aujourd’hui ?

Il est, comme on le voit, très difficile de répondre à cette question. Et il y a sans doute autant de réponses que de Juifs, sans compter les autres qui ont leur mot à dire.

Mais peut-être qu’être juif relève avant tout et surtout, à l’instar des cabalistes et autres exégètes du Livre, d’un certain goût pour la question et donc pour le savoir. Non point le savoir des réponses, mais bien le savoir en question.