Les théories de l’Inconscient seraient-elles irréductiblement incompatibles avec la génétique ? Pourquoi parler d’eugénisme ou de « science sans conscience » dès que l’on évoque l’hypothèse de facteurs génétiques dans l’autisme (Elisabeth Roudinesco, Le Monde 18/04/08) ? En parle-t-on pour les cancers du sein, ceux de la prostate, la pathologie coronarienne, la dégénérescence maculaire liée à l’âge, et une multitude d’autres pathologies (dont la liste s’allonge au fur et à mesure que les recherches progressent) pour lesquelles la prédisposition génétique n’est plus à démontrer ? Inutile dès lors d’enfourcher une tel cheval de bataille : évoquer et étudier la génétique n’interdit nullement la recherche de tout autre facteur étiologique ni à fortiori la mise en œuvre d’une quelconque attitude thérapeutique, y compris, cela va de soi, psychologique.


Pour des raisons sans doute complexes, la psychiatrie et les désordres psychologiques et psychiatriques restent le terrain d’affrontements sans fins. Bienheureux cardiologues qui acceptent qu’une pathologie coronaire soit à la fois génétiquement déterminée et favorisée par des facteurs comme l’alimentation, la sédentarité, le stress, et qui peuvent, sans gêne aucune, prescrire à la fois, et sans nul sentiment de quelconque parjure, un traitement hypocholestérolémiant, un régime, et une prise en charge comportementale de l’angoisse et du stress, associant même parfois un véritable « conseil génétique » dans certaines familles dites « à risques ».


Pourquoi en psychiatrie ne devrions-nous raisonner qu’en termes entiers et péremptoires, sans jamais accepter la plurifactorialité pourtant de plus en plus probable pour la plupart des troubles mentaux ? On connaît des psychoses infantiles traduisant des désordres génétiques objectivés et objectivables comme dans le cas du syndrome de l’X fragile dont, rappelons-le, la découverte est encore récente à l’aune de l’histoire de l’autisme. On connaît, sur un autre plan, de véritables « familles » de TOC qui soulèvent tout de même bien des questions. On connaît le « terrain » familial de certains troubles de l’humeur dits bipolaires. Et ce ne sont là que trois exemples parmi d’autres.


Gardons-nous des assertions qui ne sont qu’hypothèses. On a longtemps considéré l’ulcère à l’estomac – c’est un exemple, mais il est tellement parlant ! - comme étant exclusivement ou presque d’origine psychosomatique (des patients qui se rongeait l’estomac, disait-on alors). On le traite à présent par quelques jours d’antibiothérapie en éradiquant son agent causal identifié ces dernières décennies helicobacter pylori. De grâce, ne retombons pas, par aveuglement en fait quasiment idéologique, dans les mêmes erreurs ! L’avenir en psychiatrie comme ailleurs viendra de la collaboration entre les équipes et les recherches, chacun acceptant la critique, et faisant du refus des attitudes dogmatiques quelles qu’elles soient une véritable règle de conduite.


On imagine aisément la souffrance des parents d’enfants autistes qui consultent, lisent, surfent, cherchent, et sont littéralement « promenés » entre des articles prônant, et parfois de façon qui ne laisse aucune place au doute, telle et telle approche thérapeutique, tel et tel médicament psychotrope*, telle et telle théorie, psychanalytique ou autre. Comment dans ce dédale et surtout dans ces prises de positions souvent partisanes, pourront-ils s’y retrouver?


Dès lors, sur le long chemin que parcourent patiemment celles et ceux qui veulent dépassionner les débats autour de cette énigme psychologique mais aussi biologique qu’est l’autisme, la guerre sans merci que se livrent depuis des années les tenants du « tout psychologique » et ceux du « tout biologique » ne peut apparaître, hélas, que comme un désolant retour en arrière.

Ronan Faou (psychiatre)

*La prescription médicamenteuse n’est pas un horrible « gavage » sans discernement, comme l'écrit également Elisabeth Roudinesco. Celle-ci ne peut ignorer les difficultés que rencontrent les psychiatres face à des troubles du comportement massifs empêchant toute vie sociale même ébauchée, chez un jeune autiste, et qu’il faut bien, en deçà, pendant et au delà de tout travail d’écoute et de psychothérapie, traiter médicalement. Elle ne peut ignorer ces automutilations sans fin pouvant aller jusqu’à l’irréversible (lésions oculaires) et qu’il faut bien empêcher. Elle ne peut ignorer ces autismes graves, avec troubles du comportement massifs et absence parfois quasi-totale de communication verbale, qui n’ont souvent rien à voir au plan des troubles comportementaux avec les autismes dits de haut niveau type Asperger qui nécessitent beaucoup plus rarement un traitement médicamenteux. Une telle vision simpliste et dichotomique de la prescription médicamenteuse remonte à une psychiatrie dépassée, à laquelle d’ailleurs, c’est vrai, la psychanalyse a beaucoup apporté.