La question de l'identité n'est certainement pas seulement moderne; les hommes ont cherché à répondre à la question «Qui suis-je? » au moins depuis les grecs dans notre civilisation, en témoigne l'impératif au fronton du temple de Delphes attribué à Apollon: « Connais toi toi-même »,  et fort probablement avant encore.

Socrate et Platon firent de la question de la connaissance de soi un enjeu central de la philosophie Dialoguant avec le jeune Alcibiade, Socrate veut le convaincre que l'homme n'est pas un corps mais une âme qui possède un corps. Après une démonstration rigoureuse Socrate conclut : « Quand Socrate s'entretient avec Alcibiade par un échange de propos, ce n'est pas à ton visage qu'il parle, mais c'est à Alcibiade lui-même ; or Alcibiade c'est ton âme. »

Il est intéressant de noter que Platon lie ainsi le problème de l'identité avec le visage : Alcibiade se trompe en s'identifiant avec son visage; il confond son essence (l'âme) et son apparence (la tête). Et c'est par cette question du visage que je voudrais montrer comment la modernité ouvre de nouvelles perspectives sur notre identité.

Nous sommes le visage, ou du moins nous le croyons. C'est la photo de notre visage qui se trouve sur notre carte d'identité pas celle du pied, ou celle du foie. Je ne suis pas mon pied; j'ai un pied; j'ai un foie, mais je suis mon visage. Quand je vois une photo de ce visage ou quand je le vois dans le miroir, immédiatement, je me reconnais.

Que se passerait-t-il si je changeais de visage?

Cette question n'est pas seulement théorique (mais il ne me semble pas que la philosophie l'ait jamais envisagée, si je puis dire...); aujourd'hui grâce aux progrès techniques de la greffe, l'hypothèse est effective : on peut changer de visage.

La première greffe partielle a été effectuée en novembre 2005 par une équipe française après une opération de 15 heures sur Isabelle Dinoire dont le visage fut arraché par son chien pendant son sommeil. Certes, la greffe n'a été que partielle, mais les progrès rendront bientôt possible une greffe totale.

Cette opération a soulevé des problèmes éthiques et psychologiques mais la réflexion à mon sens n'a pas été menée à son terme. On s'est demandé simplement comment le patient allait vivre avec un autre visage ou avec un visage en partie modifié sans jamais remettre en cause la croyance de notre identification avec le visage. Mais si je peux changer de visage, c'est que je ne le suis pas. J'ai un visage, comme j'ai un pied.

Qui suis-je alors? Quelle est notre identité véritable?

Le visage est notre apparence, mais non l'essence. C'est ce que nous avait appris Platon et que la technique vient confirmer. Regardons notre visage dans le miroir pour découvrir non pas ce que nous sommes, mais ce que nous ne sommes pas."

Cette découverte que notre identité est au-delà du visage est bien présente aussi dans d'autres cultures :

dans le bouddhisme

  «Le Zen est comme un grand feu; si l’on s’en approche, on est sûr d’avoir le visage brûlé. Ou encore, c’est une épée (...) et sa destination est de couper la tête.» Tai-houei (Tch’an)

« Quand vous commencez à sentir que vous n'avez plus de tête, n'ayez plus peur; venez immédiatement me voir. Ce sera le bon moment. Le moment où je pourrai vous enseigner quelque chose. » HUI-HAÏ (Tch'an)

dans le sufisme (islam)

« Quelle merveille que le chemin d'amour où le sans - tête est révélé! » Hafiz (sufi)

« Décapitez-vous » Rûmi (Sufi)

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José Le Roy (auteur de S'éveiller à la vacuité, ed. Accarias-Originel 2OO7)