Les récentes campagnes électorales de Ségolène Royal et de Nicolas Sarkozy en témoignent, nos politiques s’accordent pour diaboliser les idéologies et condamner comme doctrinaires ceux qui rechignent à s’offusquer de leur existence. Dans cette perspective exclusivement négative, la notion d’idéologie est d’abord un instrument de démarcation. Elle sert à rejeter la pensée de l’adversaire stigmatisée comme une pensée irréelle et dangereuse. Elle sert en outre à dénoncer une forme pathologique de la pensée dont il serait urgent de guérir.

Cet usage politique invite à revenir aux sources de cette notion car celles-ci éclairent son ambivalence constitutive. Comme le souligne Karl Mannheim dans son grand livre Idéologie et utopie, écrit en 1929, au moment où la valorisation de la force se nourrissait d’une dévalorisation de la pensée, la notion d’idéologie naît dans un contexte polémique. Dans son Mémoire sur la faculté de penser (1796), Destutt de Tracy introduit le néologisme « idéologie », soit la « science des idées », afin de substituer à la métaphysique une science de la production et du fonctionnement des idées. Les Idéologues sont nés. Philosophes thermidoriens, ils entendent défendre les acquis fondamentaux de la Révolution en luttant contre les excès révolutionnaires. Comment éduquer une raison citoyenne, i.e assurer la diffusion de la raison dont la république a besoin en exorcisant son aveuglement dont la Terreur est le produit récent ? Tel est le problème indissociablement théorique et pratique qu’entendent prendre en charge ceux qui mettent en place un système national d’instruction destiné à remplacer les collèges et universités supprimés en 1793. Mais les Idéologues ne deviennent idéologues à proprement parler qu’à partir du moment où, lors du passage du Consulat à l’Empire, ce projet fait l’objet d’une appréciation négative de la part de Napoléon. Inversant sa signification, Napoléon fait de l’idéologie un mode de pensée aussi dévoyé que dangereux car coupé du réel. C’est à travers cette signification exclusivement péjorative que le mot s’impose et entre rapidement dans le vocabulaire courant. « Au terme « idéologie » se rattache désormais ce sens adjacent : toute idée dénotée comme idéologie échoue au regard de la praxis ; l’instrument véritable qui fraye la voie à la réalité, c’est l’agir ; et, mesurées à ce dernier, la pensée en général ou, dans tel ou tel cas, une pensée déterminée sont néant . »* La praxis politique devient le critère du réel qui accuse paradoxalement comme dangereux  le rien de la pensée idéologique et conduit à poser que penser et agir sont deux choses non seulement distinctes mais encore opposées. En sorte qu’il faudrait choisir l’une ou l’autre.

Faire ainsi de l’idéologie une pathologie, n’est-ce pas toutefois réactiver la manière dont procède toute idéologie qui cherche à détruire toute pensée concurrente et à assurer sa domination à travers une occultation de la particularité du mouvement conflictuel de pensée qui l’anime ? Si l’idéologie est toujours l’idéologie de l’autre, l’idée rémanente d’une sortie de l’idéologie est en outre vide de sens dès lors que l’impossibilité de s’installer dans une position de surplomb, en extériorité du social, semble constituer un trait majeur de la modernité. A l’opposé de cette conception tératologique, Mannheim propose de voir dans l’idéologie l’état normal de la pensée en enracinant celle-ci dans l’être social. Il présente la reconnaissance du conditionnement social de la pensée comme la condition première d’un écart possible vis-à-vis de lui. « Penser, c’est un processus porté par des forces réelles, se remettant lui-même constamment en question et se pliant à la rectification de soi par soi. »** Reconnaître le caractère idéologique de la pensée revient ainsi à reconnaître la structure conflictuelle qui donne son élan à toute pensée vivante.

En raison de son ambivalence foncière, on peut mettre en doute la pertinence du concept d’idéologie : sociologues (Bourdieu) et philosophes (Foucault) tentent ainsi de penser dans une tout autre perspective. Mais il n’est guère douteux que la critique unilatérale de l’idéologie que développent aujourd’hui nos politiques ne peut qu’alimenter, à travers une dénégation, une idéologie pragmatiste invitant à faire l’économie d’une pensée du social et de la politique.

François Boituzat (philosophe)

* Karl Mannheim. Idéologie et utopie, trad. J.L.Evrard. Éditions de la maison des sciences de l’homme, 2006, p.61.

** Ibid, p.86.