Mon premier est le contenant, Mon second est le contenu, Mon troisième définit le parcours répétitif et fermé de l’ensemble, l’Homme.

La racine commune de ces mots étant le latin « habere »= avoir, on découvre que l’avoir produit de l’être, et une question surgit : peut-on être sans avoir ?

À première vue, oui. Être est subjectif, d’abord. Mais c’est aussi une attribution reconnue par la communauté humaine : « Un être humain ».

Un être humain marchant, nu, dans un désert, et se sentant être, est imaginable. Si au bout du désert, il y a un poste-frontière, la donne est tout autre. Pas d’habit(s), pas de papiers, tout humain qu’il soit, l’être est suspect. On commence par l’habiller. D’une cellule de prison. Ou d’une camisole de force.

L’être humain pourrait dire qui il est, d’où il vient. À condition d’être compris. Il possède une langue, l’organe, évidemment, et un langage. Pas forcément le même que celui du garde-frontière. De toute façon, il n’a pas de preuves. Pas de burnous, de boubou, de jean, de pagne, qui puisse orienter la question de l’origine (on est toujours dans le registre de l’avoir). Pas de papiers rédigés dans une langue présumée être la sienne. Pour le garde-frontière et l’État qui est derrière lui, malgré la possession d’un corps, présumé « habitant », il n’est rien . Il manque deux éléments sur trois de la charade donnant accès au tout.

Reprenons le détail :

Habit :

Peu de peuples, même primitifs, même sous des climats très chauds, vivent nus. Souvent, seuls les femmes et les enfants sont nus. Les hommes portent un cache-sexe quelconque, ou un étui pénien. L’angoisse de castration a de l’ancienneté. « Il n’est pas sans l’avoir » (J.Lacan)

Sous nos climats, la question ne se pose pas, apparemment. La nudité, en public, est provocation ou folie. Nos vêtements nous protègent du froid. Mais nos habits, c’est leur fonction première, nous désignent, présupposent ce que nous sommes. Habit est d’abord celui du moine, il expose ses obligations. S’il ne les respecte pas, « l’habit ne fait pas le moine ». Mais l’Histoire et l’observation quotidienne montrent que l’habit dit la vérité et le mensonge. Comme les mots.

Aujourd’hui, dans notre quotidien, le vêtement l’emporte sur l’habit. La commodité l’emporte sur l’information (sexe, statut social, profession) à avouer, ou à imposer*, aux autres. L’habit ne reprend ses droits qu’à l’occasion de mondanités ou de cérémonies. Les couturiers et les habilleurs ont encore de beaux jours devant eux.

Habitant :

L’ancien mot, habiteur, était plus « parlant », mais sans doute déjà, pour nos lointains ancêtres, moins euphonique. Ils l’ont donc laissé pour habitant, dont les échelles multiples (du monde, d’un pays, d’une ville , etc), font oublier le premier sens : habitant (possesseur) de son corps (« habeas corpus » signifie qu’un accusé ne peut être jugé en son absence, sans avoir comparu). L’être a un corps qu’il habite, et qui en même temps le fait être. Là encore, « il n’est pas sans l’avoir ».

Habitude :

Le mot contient une idée de fixité, de constance, de répétition, et en même temps de mouvement. L’habitude est un rapport : au temps, à l’espace. Elle est contraignante. Il n’est pas facile de changer d’habitudes (les habitudes ne sont que les parties identifiables de l’habitude). Il faut souvent « rompre » avec ses habitudes, pour s’en libérer (les mauvaises) ou s’adapter à une nouvelle réalité (qui a une fonction de contenant). Il en reste toujours une partie, compatible, et la mémoire de ce qui a dû être abandonné., et qui reste prêt à être repris, dès que possible.

Yves Leclercq

* Dans les années 1970, au plus haut du prestige de la psychiatrie et de la psychanalyse, il était apparu aux plus jeunes que s’habiller en milord ou revêtir une blouse blanche n’avait aucun intérêt. Il fallait tout faire pour abolir la distance entre le patient et le thérapeute. La résistance à ce renoncement à la différence caractérisait les services universitaires.