La volonté d'écrire un billet sur ce sujet ne procède pas d'une démarche intellectuelle. Elle s'est imposée à la suite d'une sorte d'agression récente dont j'ai été l'objet, et à la façon dont j'ai digéré la chose par la suite. Je suis jeune professeur agrégé d'histoire. Jeune par mon âge, moins de trente ans, et jeune par mon expérience puisque je n'ai pas encore trois années d'ancienneté.…

1. Les faits

Janvier, 17h30. Le soir tombe encore précocément à ce moment de l'année et c'est dans une pénombre bien installée qu'avec un collègue nous longeons la grille du lycée, en direction de la gare. Les graviers que nous projetons maladroitement avec nos pieds aveugles ne sont pas de ceux que nous recevons soudain. Bien que mollement, ils avaient été bel et bien jetés dans notre direction. Le « Oh, les profs d'histoire ! » qui les accompagnait ne pouvait guère être le fait du hasard. Volte face : nous allons directement vers le groupe de jeunes, alors immédiatement rejoint par deux autres.

- C'est vous qui nous avez jeté ces cailloux ?

- Ouais, et alors ?

Je m'attendais à tout sauf à l'évidence assumée, pensant qu'ils retourneraient la question contre nous, nous accusant de les stigmatiser.

- Vous savez ce que signifie de jeter des pierres sur quelqu'un ? Que c'est dangereux ?

- Enculés! Fils de pute de profs de leur race qu'il faut buter; on s'en tape.…

Premiers arguments, primaires et violents. Assez habituels, du moins attendus. Ajoutons un « J'emmerde M. (le nom de notre proviseur) » et la boucle est bouclée. Ces injures procèdent du groupe, de la représentation, du pur rapport de forces et de l'intimidation. Tandis que mon collègue cherche à discuter avec deux d'entre eux (dont un de ses propres élèves, d'où leur connaissance de notre statut de professeurs), j'en écarte un du groupe, au hasard, et essaye de parler. Lui :

- Ouais, mais en histoire vous racontez n'importe quoi, vous connaissez rien à rien.

Mon réflexe : il va me lancer sur le conflit israélo-palestinien ou la Shoah. Peut-être à cause des pierres lancées, peut-être du fait de préjugés collectifs inconscients (il était typé arabe), mais simple réflexe. Et faux qui plus est, car il me parle d'obus, de roquettes et me mime même un bazooka : « Vous parlez pas du Kurdistan. Moi j'ai connu tout ça ! La guerre, les morts »

- Si j'en parle, avec la Turquie, et les barrages.…

- C'est encore des conneries tout ça. Moi je parle des morts.…

- C'est vrai que j'ai eu la chance de ne pas connaître cela, mais...…

- Quoi ! Tu dis quoi là ? Que c'est pas vrai ? Attends, t'as rien vu, donc t'as le droit de rien dire. T'as pas le droit.

Réponse classique du professeur que je reste : « Et l'Empire romain, et tout ce qui s'est passé il y a des siècles, qui peut en parler puisque personne ne l'a vécu ? » Un de ses copains me semble acquiescer. Mais lui :

- De toute façon les profs sont tous des bâtards.

J'apprends alors confusément qu'il a été « foutu dehors », « lâché » en fin de troisième, et qu'il le ressent visiblement avec une profonde injustice et violence subie. Certains de ses amis sont du lycée professionnel voisin, mais lui semble être en dehors du système scolaire.

- Tous ? Vraiment tous les profs sont comme tu le dis ?

- Tous, parce que vous êtes tous les mêmes.

Je ne sais plus comment, mais il me dit que JE suis l'Ecole, parce que je suis professeur. Contrairement à un autre de ses camarades il est totalement hermétique à mes arguments. A partir de là, dans sa logique, je peux et je dois payer :

- Je lance une pierre à un prof, si je le touche, je suis content. Ouais.

Puis ils s'en vont. Le tout n'a peut-être duré que deux minutes de marche lente sur moins de 100 mètres, dans la rue devant notre lycée.

2. Au-delà de l'anecdote.

J'ai pour différentes raisons liées à ma propre scolarité (difficile, dans une banlieue du 93) et à mon métier été fortement interpellé par ce qu'il faut bien appeler cette discussion.

Ce qui m'a frappé après coup a été mon assimilation pleine et entière à l'institution scolaire. Ce jeune homme fonctionnait selon le principe antique de solidarité ethnique qui justifiait dans le monde grec le droit de prise et de représailles (un Béotien vous a fait du tort, vous pouvez légitimement vous venger et vous « rembourser » sur n'importe quel autre Béotien). Il est clair que je ne bénéficiais pas alors d'asylie (immunité et protection). Par son seul regard, je n'étais plus maître de mon identité, je ne m'appartenais plus, et je devais répondre de sa haine. Le mot est sûrement fort, mais ce fut pour moi un viol identitaire. J'ai, sans exagérer, ressenti l'incompréhension de la victime dans un génocide (voir billet Génocide 2/2). J'étais l'École, j'étais l'ennemi, j'étais donc la cible. Je n'avais pas du tout réalisé combien mon métier engageait une identité sociale. Par ailleurs j'étais nommé « autre », immédiatement placé hors de leur groupe par une valse préliminaire d'injures.

J'ai ensuite cherché à saisir son fonctionnement, sa parole, et y ai trouvé une certaine cohérence, due à la souffrance ressentie d'une injustice première (et scolaire). Il ne rejette pas la légitimité du savoir, et il ne rejette pas non plus l'école comme lieu de transmission de celui-ci, bien au contraire. Ce qu'il récuse c'est la non prise en compte de sa propre connaissance par l'école, d'en avoir été d'emblée exclu. Ainsi : « je ne sais pas parce que je n'ai pas vécu » et « lui sait car il a vécu ». Il peut donc parler, asseoir une autorité autrement légitime que la mienne, usurpée. Tous les deux fondons notre pouvoir sur le savoir, mais la source de celui-ci est différente : contrairement à ce que j'ai cru sur le coup, il n'était pas uniquement dans un rapport de forces physique. C'est ainsi que j'ai mieux compris le rejet premier et immédiat de l'autorité de notre proviseur. Cette haine me semble provenir du sentiment d'injustice lié à l'impossibilité de se faire reconnaître comme individu (avec son histoire, ses références et son expérience). Pour rebondir sur certaines pages du dernier ouvrage de Daniel Pennac (Chagrin d'école), que je lisais alors (hasard ?), il n'a pas eu le sentiment de pouvoir exister.

Raphaël Loffreda