Le mot fait frémir. Difficile de le prononcer sans voir défiler les horreurs du siècle à peine écoulé. Génocide. Selon l’étymologie expliquée par son concepteur (du mot), Raphaël Lemkin, « ce mot est formé de deux entités : genos, terme grec, d'un côté, signifiant race ou clan, et cide suffixe latin de l'autre comportant la notion de tuer. » L’alchimie est posée, du moins le semble-t-elle. Elle ne l’est cependant pas car le terme divise : il n’a pas le même sens pour le juriste, l’historien ou le citoyen. Droit, Histoire et Morale, donc : des catégories qui font rarement bon ménage, mais qu’une compréhension instinctive tend trop souvent à lier, ce qui est ici le cas. L’ambiguïté loge en réalité au cœur du concept, et lui est largement intrinsèque. Face à ce constat, l’analyse historique ne peut cependant se satisfaire d’un semblant de relativisme, d’un jeu de « points de vues » et doit bien au contraire chercher toujours à définir au plus près de la réalité ce que revêt le terme, ce qui s’y cache et s’y tapit*.

L’une des lois d’airain qui s’impose à tout chercheur, à toute réflexion sur le génocide (en général ou en particulier) est celui de sa négation. Laure Coret, spécialiste de l’écriture de la violence, me l’écrivait récemment : tout génocide s’accompagne inévitablement, quasi mécaniquement, de son déni. Ce déni, aussi scandaleux qu’il puisse paraître, est au départ à mon sens salutaire : « pour nommer génocide un événement, il faut être en mesure de douter de l’emploi de ce mot […] et d’accepter de [le] comparer [à] plusieurs événements plus ou moins similaires. »** Sans le doute, difficile de ne pas succomber à la tentation de qualifier de summum de la cruauté et de la barbarie les événements dont on est témoin ou dont on a connaissance, litanies de civils massacrés. D’autant que le mot a de l’importance, puisque l’ONU est sommée d’intervenir immédiatement en cas de génocide : politique, géopolitique émotion… autant de regards qui ne doivent entrer dans une qualification historique de génocide. Cruauté ? Barbarie ? Nous sommes déjà dans le lexique de la sauvagerie, de la passion, proche de l’irrationnel; or la violence génocidaire, si elle adopte la forme de la sauvagerie, est on ne peut plus rationnelle, méticuleusement pensée, préparée et encadrée par l’État qui la perpètre. C’est là que se situe l’essentiel du glissement sémantique, le dévoiement du concept qui en perd ainsi toute sa force car toute sa particularité. « Génocide » tend de plus en plus à désigner communément l’horreur paroxystique, la violence extrême et absolue, déchaînée. Un génocide se mesurerait à la façon dont les hommes sont tués, en l’occurrence de manière barbare et « inhumaine » (comment tuer humainement ?), au nombre de morts. Il prend ainsi place dans une hiérarchie des souffrances et des horreurs non sans s’adjoindre une dimension quantitative réductrice. Cet usage du mot réduit également, certes à son insu, le degré d’horreur, ou de souffrance, des populations simplement massacrées, ou assassinées !

Or le génocide est absolu, il est entier et essentiellement qualitatif. Comme l’énonce clairement, l’article 2 de la Convention de l’ONU (1948) : « Le génocide s’entend [des actes] commis dans l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel. » Aussi terrible et dur à dire que cela puisse être, l’horreur du génocide réside dans le couple intention-réalisation. Sans lui, le qualificatif perd toute sa substance, et son sens. Il ne devient finalement plus qu’un synonyme de son proche concept de crime contre l’humanité, forgé également au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Le génocide est but en lui-même, il est intention, planification, objectif existentiel pour le groupe qui le commet ; le crime contre l’humanité « traduit l’assujettissement des moyens à une fin », en l’occurrence celle de la guerre***. Il faut donc fermement refuser de qualifier un massacre, aussi horrible soit-il, de génocide par simple prise en compte du dépassement d’un seuil de violence, arbitrairement fixé. C’est dans sa nature profonde que le génocide doit être compris, et c’est en elle qu’il puise ce qui le rend effroyable : on se doit de saisir l’archéologie de la haine, et avant tout comprendre, pour mieux le déconstruire, le discours qui précède l’extermination. Il faut également refuser la dimension relativiste de la définition juridique énoncée en 1948 (et citée plus haut) par l’ONU et reprise généralement dans les codes pénaux nationaux, notamment français, qui peut laisser entendre qu’un génocide puisse découler de l’intention de tuer une « partie » seulement d’un groupe de population. Il est contradictoire avec la dynamique génocidaire de considérer que l’intention meurtrière puisse se limiter à l’extermination d’une partie seulement d’une population**** : si génocide partiel il peut y avoir, c’est uniquement dans sa réalisation, or si le passage à l’acte est fondamental pour qualifier un crime de génocide (car l’intention ne peut suffire), il n’est pas l’élément essentiel pour le qualifier.

Raphaël Loffreda (historien)

*Ma réflexion, personnelle à l’origine, s’appuie largement sur la récente et intelligente synthèse d’un historien spécialiste de la question : Yves TERNON, Guerres et génocides au XXe siècle, Odile Jacob, 2007.

**Ibid, p.12.

***Ibid, p.86.

****Le terme de « groupe détruit » employé par les Nations unies pose également problème, puisque ce groupe est largement fantasmé (voir le prochain billet). Le code pénal français lève cette dangereuse ambiguïté en ajoutant aux catégories nationale, ethnique, raciale ou religieuse, tout « groupe déterminé à partir de tout autre critère arbitraire ». Y. Ternon, Ibid, p.85.