Vassiliki-Piyi Christopoulou (historienne des idées)

« L’infidélité est-elle d’origine génétique ? » se demande Robert Wright dans son célèbre ouvrage  L’Animal moral : psychologie évolutionniste et vie quotidienne (1995). La synthèse de multiples travaux de « psychologie évolutionniste », terme jugé plus politiquement correct que celui de « sociobiologie humaine » utilisé jusque là°, lui permet de répondre par l’affirmative. Après avoir déchaîné les passions outre-Atlantique, mais aussi dans notre vieille Europe, cette nouvelle sociobiologie intégrera peu à peu des modèles de « co-évolution gène-culture » qui rompent avec le strict déterminisme génétique des débuts.

Il n’empêche que des questionnements du genre « les émotions sont-elles naturelles ou culturelles ? » se réclament ouvertement de cette « psychologie évolutionniste » à la mode, en prenant la place des discussions philosophiques traditionnelles, mais aussi d’une certaine psychologie qui faisait jadis partie de l’univers des philosophes, avant de devenir expérimentale et donc « scientifique ». Les « sciences de l’évolution », ayant elles-mêmes beaucoup…évolué depuis Darwin, s’appuient elles aussi sur les dernières avancées de la génétique et de l’ éthologie. Voilà donc que la vieille querelle entre l’ « inné » et l’ « acquis » refait surface, comme s’il était possible d’éliminer l’un au profit de l’autre… Mais ce qui nous interpelle aujourd’hui, ce sont les prolongements politiques de ce débat, qui quitte les milieux strictement scientifiques, pour toucher l’ensemble de la population.

Récemment, un article d’Elisabeth Roudinesco dans Le Monde, relance la polémique: les propos tenus par notre Président sur le caractère génético-hormonal du suicide et des déviances sexuelles°°, a provoqué la colère des psychanalystes de toute obédience, qui récusent toute notion de « diagnostic précoce » et mettent en avant l’homme, en tant qu’être de parole, qui se démarque de ce fait du monde animal…Or, comme l’a rappelé Yves Leclercq dans la discussion que nous avons eue  au sujet de la récente campagne de dépistage de la dépression (voir le billet « Etiologie »), la dite « naturalisation » de la psychologie, qui s’appuie sur la génétique et les sciences du cerveau, malgré les dérives potentielles incontestables qu’elle comporte et que j’ai longuement explicitées, ne doit pas nous pousser à avancer la thèse irrecevable du « complot » de la part du pouvoir politique actuel, mais à réfléchir sur la possibilité d’une alliance thérapeutique, qui ne répond qu’à une pressante demande sociale.

VCh

°Edward Wilson dans son livre, Sociobiologie (1975), explique l’organisation sociale des êtres humains, comme celle des fourmis, des lions ou des chauves-souris, par l’hérédité des conduites et la sélection naturelle.

°°On peut rajouter ici les propositions récentes sur les tests ADN, pour contrôler l’immigration clandestine.

Pierre Grégoire (psychiatre)

Il est intéressant de noter que dans la controverse médiatique génétique versus psychanalyse, la génétique est située dans le camp de la nature, avec la connotation héritage fixé, déterminisme absolu, et la psychanalyse dans le camp de la culture, acquisition malléable.

Or cette opposition ne peut  être maintenue telle quelle. La génétique contemporaine nous enseigne, en particulier avec la notion d'épigenèse , que rien n'est joué d'emblée. Par ailleurs ce qui scandalisa ses contemporains à la naissance de la psychanalyse, outre la nature « sexuelle » de l'inconscient, c'est la destitution subjective qu'elle impliquait puisque le sujet perdait la connotation traditionnelle de transparence, de maitrise et d'autonomie; chez Freud de nombreuses notations et notions montrent que pour lui la cure analytique était un travail difficile, « impossible ». Les notions de pulsions de mort , de répétition, de roc de la castration viennent théoriser cette impossibilité, l'inconscient étant un héritage aussi déterminant que celui des gènes.

Bien sûr, un travail impossible peut être efficace, puisqu'il permet, disait Freud, de transformer la misère hysterique en malheur banal.

PG