Les progrès scientifiques actuels, ainsi que le passage des « liens prescrits » aux « liens consentis », qui régissent une nouvelle conception de la famille ont largement contribué à une redéfinition radicale de la notion de filiation.

Le lien biologique ne coïncide plus avec le lien affectif, mais cela était valable depuis la nuit des temps, si on considère que l’adoption ou l’abandon ont toujours existé…Ce qu’on constate par contre aujourd’hui c’est que ce lien biologique semble faire appel au principe de l’indissolubilité qui concernait autrefois la conjugalité[1]. Et au moment même où le père biologique peut être « démasqué » avec certitude, c’est la mère qui devient incertaine, dans le cas du don d’ovocyte.

Je ne vais pas parler ici de ce qui a été déjà dit ou évoqué sur la question. Je préfère vous diriger vers une autre piste, inspirée par la lecture d’un passage de Freud. N’imaginant pas les progrès qu’allait réaliser la médecine à ce sujet, le père de la psychanalyse rappelle que mater certissima, pater semper incertus est. Or, la grande surprise qu’il nous réserve, c’est son intérêt pour le « droit de la preuve » et le fait qu’il ne cesse, en se comportant en parfait juriste, de vanter les mérites de la dite « présomption de paternité ».[2] Pourquoi est-elle si importante aux yeux de Freud ? Eh bien, parce que, dit-il, le passage du matriarcat au patriarcat est un grand « progrès de la civilisation »,  en tant que « victoire de la vie de l’esprit sur la vie sensorielle » puisque cette première nécessite des opérations logiques et intellectuelles supérieures, telles que la déduction ou la conjecture[3] et a le mérite de permettre le doute, qui va alimenter les fantasmes du « roman familial. »[4]

Qu’est ce qu’il dirait en effet aujourd’hui face à un nouveau matriarcat  qui émerge et des « certitudes » qui ne laissent aucune place au doute, si important pour la psyché de l’enfant ?

Vassiliki-Piyi CHRISTOPOULOU


[1] I. Théry [19993], Le Démariage : justice et vie privée, Odile Jacob, Paris, 2001.

[2] Pour cette question, cruciale en droit et en psychanalyse Voir, Marie-Aleth Trapet et Marie-Dominique Trapet, « Freud, théoricien du désaveu de paternité », Topique, 70, 1999, p.49-59. Les auteurs remarquent que « ce faisant, Freud retrouve le vocabulaire des grands processualistes de son époque qui sont alors en débat sur la question du syllogisme juridique », Ibid, p. 55.

[3] Il rappelle que « la maternité est attestée par le témoignage des sens, tandis que la paternité est une conjecture, elle est édifiée sur une déduction et un postulat » S. Freud, L’Homme Moïse et la religion monothéïste, Paris, Gallimard, 1991, p. 213. Trente ans plus tôt, Freud avait évoqué la question, dans une note en bas de page, dans « Remarques sur un cas de névrose obsessionnelle, (L’homme aux rats) » [1909d], in Cinq psychanalyses, [1954], Paris, P.U.F., 1990, p. 251, où il évoque également le mythe de la naissance d’Athéna, déesse sans mère, sortant du cerveau de Zeus.

[4]Par « roman familial » on entend en psychanalyse une construction fantasmatique refoulée, dans laquelle l’enfant réinvente ses origines, en imaginant qu’il est issu d’un autre lit ou adopté. Ils se donne le plus souvent des parents d’un rang social plus élevé, distingués, riches ou célèbres. Les opérations intellectuelles requises à cette construction, comparaison et relativisation, résultent de l’acquisition, fondamentale pour la psyché, d’un droit de « douter ». Concernant les effets, paradoxalement « bienfaisants », de ces fantasmes, qu’on aurait tendance, à tort, à considérer uniquement comme l’expression d’une infidélité ou d’ingratitude envers les parents, Voir, les explications de freud, dans « Le roman familial des névrosés », [1909c] in Névrose, psychose et perversion, [1973], Paris, P.U.F, 1992, 157-160. Paul-Laurent Assoun reprend cette question, en dénonçant les abus et les risques d’une exigence sociale croissante, aujourd’hui, de « preuves de paternité » que les connaissances médicales actuelles ont rendues possibles. Voir, « Pater incertus, mater incognita », in Vérité scientifique, vérité psychique et droit de la filiation, sous la dir. de Lucette Khaïat,  actes du colloque de l’IRCID-CNRS, des 9, 10, 11 février 1995, Toulouse, Erès, 1995.