Il existe dans nos sociétés deux modes de filiation : la filiation biologique par laquelle les géniteurs deviennent parents, et un mode de filiation par la volonté, celle qui est mise en œuvre par l’adoption. La coexistence de ces deux modes est utile et légitime.

Quelques partisans extrémistes de la filiation volontaire voudraient aller plus loin et que celle-ci soit substituée à la filiation biologique ; on passerait ainsi d’une filiation subie/passive, à une filiation choisie, d’une filiation en quelque sorte encore animale à une filiation proprement humaine. Après tout ce qui fait un parent n’est-ce pas plutôt l’amour que le sang ou les gènes ?[1]

L’idée peut paraître séduisante et nul ne doute que la volonté associée à l’amour puisse être créatrice de filiation ; mais l’hégémonie de la volonté dans ce domaine ne recèle-t-elle pas un danger majeur ? Si la loi entérine le fait que la volonté seule est créatrice de la filiation, mettre au monde un enfant inversement n’impliquera plus le devoir d’en devenir le père ou la mère : c’est aller vers une dérive désastreuse.

Il est certes des cas où la défaillance de la volonté pour des géniteurs d’être parents doit être prise en compte et assumée par la société ; c’est le cas de l’accouchement sous X.[2] La loi doit essayer d’ assurer au mieux une filiation aux enfants nés dans ces conditions ; mais elle ne saurait favoriser l’émergence d’une situation où, pour avoir des parents, les enfants deviendraient tributaires de la seule volonté appuyée sur des droits, sans pouvoir compter sur le devoir de les élever assorti à la filiation biologique.

Le principe de la filiation biologique (qui n’a rien d’animal puisqu'elle reçoit le label humain par la nomination) n’institue pas d’abord un droit mais un devoir moral et légal, celui d’être le père ou la mère de l’enfant dont je suis le géniteur ; celui de la filiation volontaire institue un droit : celui de devenir, si je le veux, le père ou la mère d’un être que je n’ai pas engendré. Il peut et doit heureusement compléter le premier mais comment pourrait-il le remplacer complètement?

Pierre Gautier

[1] « Un lien de filiation ne serait jamais porté que par la volonté (…) Réciproquement nul ne serait tenu de reconnaître un enfant qu’il a mis au monde ou qu’il a conçu » (Marcela Iacub, L’Empire du ventre) 

   « Si la filiation se réduit à la rencontre d'un spermatozoïde et d’un ovule, on est vraiment dans une conception vétérinaire de la chose. » ou « Ce n’est pas une contrainte naturelle qui noue le lien entre l’adulte et l’enfant mais une manifestation de la volonté » (Daniel Borrillo) 

[2] Entre 400 et 500 femmes, en France, accouchent chaque année sous X. Ce choix ne peut pas être assimilé automatiquement à une attitude de fuite ; au contraire il implique le plus souvent une démarche responsable qui n’est pas sans nécessiter de la lucidité et même courage et générosité ( voir le livre de Catherine Bonnet Un geste d’amour, l’accouchement sous x).